{"id":385,"date":"2016-12-25T11:57:15","date_gmt":"2016-12-25T10:57:15","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lestarif.fr\/?p=385"},"modified":"2017-06-24T09:21:28","modified_gmt":"2017-06-24T08:21:28","slug":"russie-le-discours-dandrei-makine-a-lacademie-francaise-main-courante","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lestarif.fr\/?p=385","title":{"rendered":"RUSSIE | Le discours d\u2019Andre\u00ef Makine \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise"},"content":{"rendered":"<h2><a href=\"http:\/\/www.academie-francaise.fr\/les-immortels\/andrei-makine\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Andre\u00ef MAKINE &#8211; Discours \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Fan\u00e7aise<\/a><\/h2>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<div>\n<h2>\u2014\u2014\u2014<\/h2>\n<h2 align=\"center\"><em>M. Andre\u00ef Makine, ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u00e0 la place laiss\u00e9e vacante par la mort de M<sup>me<\/sup>Assia Djebar, y est venu prendre s\u00e9ance le jeudi 15 d\u00e9cembre 2016, et a prononc\u00e9 le discours suivant:<\/em><\/h2>\n<p>Mesdames et Messieurs de l\u2019Acad\u00e9mie,<\/p>\n<p>Il y a trois cents ans, oui, trois si\u00e8cles \u00e0 quelques mois pr\u00e8s, au printemps de 1717, un autre Russe se rendit \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, une institution encore toute jeune, quatre-vingts ans \u00e0 peine, et qui si\u00e9geait, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, au Louvre. La visite de ce voyageur russe, bien que parfaitement improvis\u00e9e, \u00e9tait infiniment plus \u00e9clatante que mon humble pr\u00e9sence parmi vous. Il s\u2019agissait de Pierre le Grand! Le tsar rencontra les membres de l\u2019Acad\u00e9mie des inscriptions et belles-lettres, s\u2019attarda \u2013 le temps de deux longues s\u00e9ances \u2013 \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie royale des sciences, observa plusieurs nouveaut\u00e9s techniques et r\u00e9ussit m\u00eame \u00e0 aider les g\u00e9ographes fran\u00e7ais \u00e0 corriger les cartes de la Russie. Il alla aussi \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise et l\u00e0 il ne trouva pr\u00e9sents que deux acad\u00e9miciens. Non que les membres de votre illustre Compagnie fussent particuli\u00e8rement dissip\u00e9s mais le tsar, nous l\u2019avons vu, improvisait ses visites sans s\u2019enqu\u00e9rir des r\u00e8glements ni de l\u2019heure des s\u00e9ances. N\u00e9anmoins, les deux acad\u00e9miciens eurent l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u2019initier Pierre aux secrets de leurs multiples activit\u00e9s. L\u2019un d\u2019eux cita, bien \u00e0 propos, Cic\u00e9ron, son dialogue <em>De finibus bonorum et malorum.<\/em> Les langues anciennes n\u2019\u00e9taient pas encore consid\u00e9r\u00e9es en France comme un archa\u00efsme \u00e9litiste et la citation latine sur les fins des biens et des maux, traduite en russe par un interpr\u00e8te, enchanta le tsar:\u00abUn jour, Brutus, o\u00f9 j\u2019avais \u00e9cout\u00e9 Antiochus comme j\u2019en avais l\u2019habitude avec Marcus Pison dans le gymnase dit de Ptol\u00e9m\u00e9e [&#8230;], nous d\u00e9cid\u00e2mes de nous promener l\u2019apr\u00e8s-midi \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, surtout parce que l\u2019endroit est alors d\u00e9sert\u00e9 par la foule. Est-ce la nature, dit Pison, ou une sorte d\u2019illusion, [&#8230;] mais quand nous voyons des lieux o\u00f9 nous savons [&#8230;] que demeur\u00e8rent des hommes glorieux, nous sommes plus \u00e9mus qu\u2019en entendant le r\u00e9cit de leurs actions ou en lisant leurs ouvrages&#8230;\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019enthousiasme de Pierre le Grand fut si ardent que, visitant la Sorbonne, il s\u2019inclina devant la statue de Richelieu, l\u2019embrassa et pronon\u00e7a ces paroles m\u00e9morables que certains esprits sceptiques pr\u00e9tendent apocryphes:\u00abGrand homme, je te donnerais la moiti\u00e9 de mon empire pour apprendre de toi \u00e0 gouverner l\u2019autre.\u00bb<\/p>\n<p>Le tsar embrassa aussi le petit Louis XV, \u00e2g\u00e9 de sept ans. Le g\u00e9ant russe tomba amoureux de l\u2019enfant-roi, sans doute percevant en ce gar\u00e7onnet un contraste douloureux avec son propre fils, Alekse\u00ef, indigne des espoirs paternels. Mais peut-\u00eatre fut-il touch\u00e9, comme nous le sommes tous, quand nous entendons un tout jeune enfant parler librement une langue, pour nous \u00e9trang\u00e8re, et dont nous commen\u00e7ons \u00e0 aimer les vocables. Oui, cette langue fran\u00e7aise qui allait devenir, bient\u00f4t, pour les Russes, la seconde langue nationale.<\/p>\n<p>Non, ce n\u2019est pas cette passion linguistique qui tra\u00e7a l\u2019itin\u00e9raire du tsar. Son programme, si je puis dire, \u00e9tait bien plus pratique: la manufacture des Gobelins qui allait inspirer la fabrication des tissus en Russie, la Manufacture royale des glaces qui, malgr\u00e9 l\u2019opposition de l\u2019\u00c9glise orthodoxe, allait faire briller mille miroirs de Saint-P\u00e9tersbourg \u00e0 Moscou et, enfin, Versailles et le d\u00e9fi que le tsar allait lancer en faisant b\u00e2tir son Versailles \u00e0 lui, son Peterhof et ses fabuleuses fontaines&#8230;<\/p>\n<p>Cependant, la discussion avec les deux acad\u00e9miciens ne fut pas vaine. Pour la premi\u00e8re fois de sa vie, Pierre d\u00e9couvrait un pays qui avait d\u00e9di\u00e9 \u00e0 sa langue une savante Acad\u00e9mie, appel\u00e9e \u00e0 d\u00e9fendre l\u2019idiome national. D\u00e8s le retour du tsar \u00e0 Saint-P\u00e9tersbourg, l\u2019id\u00e9e de l\u2019Acad\u00e9mie russe prend forme et se r\u00e9alise peu de temps apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<p>Mes paroles s\u2019\u00e9loignent, pourrait-on penser, du but de ce discours qui doit rendre hommage \u00e0 cet \u00e9crivain remarquable que reste pour nous Assia Djebar. En effet, quel lien pourrait unir le souverain d\u2019une lointaine Moscovie, une romanci\u00e8re alg\u00e9rienne et votre serviteur que vous avez jug\u00e9 digne de si\u00e9ger \u00e0 vos c\u00f4t\u00e9s? Ce lien est pourtant manifeste car il exprime la raison d\u2019\u00eatre m\u00eame de l\u2019Acad\u00e9mie: assurer \u00e0 la langue et \u00e0 la culture fran\u00e7aises le rayonnement le plus large possible et offrir \u00e0 cette t\u00e2che le concours des intelligences \u0153uvrant dans les domaines les plus vari\u00e9s.<\/p>\n<p>Assia Djebar avait, en ce sens, un immense avantage sur un Russe, qu\u2019il f\u00fbt un monarque ou un jeune citoyen de l\u2019Union sovi\u00e9tique. Elle n\u2019avait pas eu \u00e0 subir le refus de Louis XIV qui, en 1698, pour ne pas froisser son alli\u00e9, le sultan de la Sublime Porte, \u00e9vita de recevoir le tsar. Ce refus, nous confie Saint-Simon, \u00abmortifia\u00bb le jeune monarque russe. Aucun Rideau de fer n\u2019emp\u00eacha la brillante \u00e9l\u00e8ve alg\u00e9rienne de traverser la M\u00e9diterran\u00e9e, de venir \u00e9tudier \u00e0 Paris, au lyc\u00e9e F\u00e9nelon d\u2019abord et, ensuite, \u00e0 l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. Aucune pression id\u00e9ologique ne commanda, en France, les choix qu\u2019elle devait faire pour pers\u00e9v\u00e9rer dans ses \u00e9tudes. Aucune censure ne lui opposa un quelconque <em>index librorum prohibitorum.<\/em> Et m\u00eame quand la grande Histoire \u2013 la guerre d\u2019Alg\u00e9rie \u2013 fit entendre son tragique fracas, Assia Djebar parvint \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 la cruaut\u00e9 des \u00e9v\u00e9nements avec toute la vigueur de son intelligence. Romanci\u00e8re \u00e0 l\u2019imaginaire f\u00e9cond, cin\u00e9aste subtile, professeur reconnu sur les deux rives de l\u2019Atlantique \u2013 la carri\u00e8re de la future acad\u00e9micienne est une illustration vivante de ce que la sacro-sainte \u00e9cole de la R\u00e9publique avait de plus g\u00e9n\u00e9reux.<\/p>\n<p>Un destin aussi exemplaire fait presque figure de conte de f\u00e9es ou, plut\u00f4t d\u2019une apoth\u00e9ose o\u00f9 le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle appara\u00eet, un jour, en <em>deus ex machina,<\/em> pour aider l\u2019universitaire et la militante pro-F.L.N. Assia Djebar \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer ses fonctions.<\/p>\n<p>Cette vie, d\u2019une richesse rare, est trop bien connue pour qu\u2019on soit oblig\u00e9 de rappeler, en d\u00e9tail, ses \u00e9tapes. Maintes th\u00e8ses universitaires abordent l\u2019\u0153uvre d\u2019Assia Djebar. Ses \u00e9tudiants, en Alg\u00e9rie, en France, aux \u00c9tats-Unis, perp\u00e9tuent sa m\u00e9moire. Des prix litt\u00e9raires, tr\u00e8s nombreux, ont consacr\u00e9 ses textes \u2013 depuis <em>Les Enfants du Nouveau Monde<\/em> jusqu\u2019\u00e0 <em>La Femme sans s\u00e9pulture<\/em> \u2013 traduits en plusieurs langues.<\/p>\n<p>Et pourtant, dans cette vie et cette \u0153uvre subsiste une zone myst\u00e9rieuse qui exerce un attrait puissant sur les \u00e9trangers francophones. Cette langue fran\u00e7aise, apprise, mani\u00e9e avec une adresse ind\u00e9niable, \u00e9tudi\u00e9e dans ses moindres finesses stylistiques, cette langue donc, que repr\u00e9sente-t-elle pour ceux qui ne l\u2019ont pas entendue dans leur berceau? Une appropriation conqu\u00e9rante? Une vertigineuse ouverture intellectuelle? Un formidable outil d\u2019\u00e9criture? Ou bien, au contraire, une durable mal\u00e9diction qui rel\u00e8gue notre langue d\u2019origine au rang d\u2019un patois familial, d\u2019un sabir enfantin, d\u2019une langue fant\u00f4me qui ne pourra plus que v\u00e9g\u00e9ter au milieu des vestiges de nos jeunes ann\u00e9es? Apprendre cette langue \u00e9trang\u00e8re, se fondre en elle, se donner \u00e0 elle dans une fusion quasi amoureuse, concevoir gr\u00e2ce \u00e0 elle des \u0153uvres qui pr\u00e9tendent ne pas lui \u00eatre infid\u00e8les et m\u00eame, supr\u00eame audace, pouvoir l\u2019enrichir, oui, ce choix d\u2019une nouvelle identit\u00e9 linguistique serait-il une b\u00e9n\u00e9diction, une nouvelle naissance ou bien un arrachement \u00e0 la terre des anc\u00eatres, la trahison de nos origines, la fuite d\u2019un fils prodigue?<\/p>\n<p>Cette formulation qui peut vous para\u00eetre trop radicale refl\u00e8te \u00e0 peine la radicalit\u00e9 avec laquelle la question est soulev\u00e9e dans les livres d\u2019Assia Djebar. \u00abLe fran\u00e7ais m\u2019est une langue mar\u00e2tre\u00bb, disait-elle dans son roman <em>L\u2019Amour, la fantasia<\/em>. Une langue mar\u00e2tre! Donc nous avions raison: adopter une langue \u00e9trang\u00e8re, la pratiquer en \u00e9criture peut \u00eatre v\u00e9cu comme une rupture de pacte, la perte d\u2019une m\u00e8re, oui, la disparition de cette \u00ablangue m\u00e8re id\u00e9alis\u00e9e\u00bb dont parle la romanci\u00e8re.<\/p>\n<p>\u00abSous le poids des tabous que je porte en moi comme h\u00e9ritage, disait-elle, je me retrouve d\u00e9sert\u00e9e des chants de l\u2019amour arabe. Est-ce d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9e de ce discours amoureux qui me fait trouver aride le fran\u00e7ais que j\u2019emploie?\u00bb<\/p>\n<p>Le fran\u00e7ais, une langue mar\u00e2tre, incapable d\u2019exprimer la beaut\u00e9 des chants de l\u2019amour arabe, une langue aride&#8230; Et, en m\u00eame temps, une langue qui peut servir d\u2019armure \u00e0 la jeune Alg\u00e9rienne et qui lib\u00e8re son corps:\u00abMon corps s\u2019est trouv\u00e9 en mouvement d\u00e8s la pratique de l\u2019\u00e9criture \u00e9trang\u00e8re.\u00bb Une langue d\u2019\u00e9mancipation donc, un parler lib\u00e9rateur? Certes, mais le sentiment de privation, de d\u00e9ch\u00e9ance m\u00eame n\u2019est jamais loin:<\/p>\n<p>\u00abLe po\u00e8te arabe, nous expliquait Assia Djebar, d\u00e9crit le corps de son aim\u00e9e; le raffin\u00e9 andalou multiplie trait\u00e9s et manuels pour d\u00e9tailler tant et tant de postures \u00e9rotiques; le mystique musulman [&#8230;] s\u2019engorge d\u2019\u00e9pith\u00e8tes somptueuses pour exprimer sa faim de Dieu et son attente de l\u2019au-del\u00e0&#8230; La luxuriance de cette langue me para\u00eet un foisonnement presque suspect&#8230; Richesse perdue au bord d\u2019une r\u00e9cente d\u00e9liquescence!\u00bb<\/p>\n<p>Tel est le dilemme qui se dresse devant la romanci\u00e8re alg\u00e9rienne comme devant tant d\u2019autres \u00e9crivains francophones appartenant aux anciennes colonies fran\u00e7aises : une langue maternelle id\u00e9alis\u00e9e, par\u00e9e de tous les atours de finesse et de magnificence et la langue \u00e9trang\u00e8re, le fran\u00e7ais, dont l\u2019utilit\u00e9 d\u2019armure intellectuelle et la force \u00e9mancipatrice ne pourront jamais remplacer le paradis perdu o\u00f9 r\u00e9sonnaient les m\u00e9lodies du verbe ancestral. Serait-ce un enfermement insoluble?<\/p>\n<p>La Grande Catherine de Russie sembla avoir bien tranch\u00e9 ce n\u0153ud gordien. \u00abVoltaire m\u2019a mise au monde\u00bb, disait-elle, et cette affirmation ne concernait pas l\u2019usage du fran\u00e7ais qu\u2019elle pratiquait couramment gr\u00e2ce \u00e0 mademoiselle Cardel et que toute l\u2019Europe \u00e9clair\u00e9e parlait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Non, il s\u2019agissait avant tout de l\u2019ouverture au monde intellectuel de la France, \u00e0 ses joutes philosophiques, \u00e0 la diversit\u00e9 et \u00e0 la richesse de ses belles-lettres. Le cas de la grande tsarine appara\u00eet encore plus complexe que la situation d\u2019une jeune Alg\u00e9rienne qui se culpabilisait de son geste de transfuge linguistique. Car Catherine, de langue maternelle allemande, et parfaitement francophone, a toujours \u00e9t\u00e9 anim\u00e9e d\u2019un d\u00e9sir imp\u00e9rieux de russit\u00e9. Elle voulait comprendre le peuple de l\u2019immense empire qu\u2019elle eut \u00e0 diriger toute jeune. Le russe, indispensable outil de gouvernance, est devenu pour Catherine une langue d\u2019intimit\u00e9, de communion avec l\u2019insondable \u00e2me russe, avec la musique de ses paysages, de ses saisons, de ses l\u00e9gendes. Nature passionn\u00e9e, Catherine se mit \u00e0 \u00e9tudier le russe en linguiste amateur, d\u00e9montrant la t\u00e9m\u00e9rit\u00e9 de son sens de l\u2019\u00e9tymologie. \u00abLe P\u00e9rigord, disait-elle, mais c\u2019est un nom purement russe! \u201cPer\u00e9\u00a0\u00bb signifie au-del\u00e0. Et \u201cgory\u00a0\u00bb \u2013 montagnes. Le P\u00e9rigord c\u2019est un pays au-del\u00e0 des montagnes, donc ce sont les Russes qui avaient d\u00e9couvert cette r\u00e9gion!\u00bb Son entourage \u00e0 la cour de Saint-P\u00e9tersbourg avait le tact de ne pas d\u00e9mentir ces fulgurances lexicologiques, pr\u00e9f\u00e9rant rire sous cape en disant que l\u2019Imp\u00e9ratrice r\u00e9ussissait \u00e0 commettre, en russe, quatre fautes d\u2019orthographe dans un mot de trois lettres. Et c\u2019\u00e9tait, h\u00e9las, vrai!<\/p>\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 sa mort, Catherine garderait un accent. Allemand? Fran\u00e7ais? Allez savoir. Et ses fautes d\u2019orthographe seraient corrig\u00e9es par le seul homme qui aimait v\u00e9ritablement cette femme, le jeune prince Alexandre Lansko\u00ef.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 toutes ses lacunes idiomatiques, la tsarine a laiss\u00e9 aux Russes un tr\u00e9sor inestimable: le privil\u00e8ge de parler fran\u00e7ais sans se sentir tra\u00eetre \u00e0 la Patrie et la possibilit\u00e9 de communiquer en russe sans passer pour un patoisant born\u00e9, un inculte, un plouc. Bien s\u00fbr le dilemme que nous avons vu surgir si puissamment dans l\u2019\u0153uvre d\u2019Assia Djebar \u2013 une langue d\u2019origine, perdue, une langue \u00e9trang\u00e8re, conquise \u2013 tourmentait aussi ces francophones russes qui, victimes d\u2019une mauvaise conscience linguistique, se mettaient parfois \u00e0 d\u00e9noncer les m\u00e9faits de la gallomanie et l\u2019emprise du cogito fran\u00e7ais sur l\u2019intellection russe. Le dramaturge Fonvizine consacra une com\u00e9die \u00e0 cette influence fran\u00e7aise corruptrice des \u00e2mes candides. Son h\u00e9ros, un peu simplet, clame sans cesse:\u00abMon corps est n\u00e9 en Russie mais mon \u00e2me appartient \u00e0 Paris!\u00bb Fonvizine compl\u00e9ta cette satire en \u00e9crivant ses fameuses <em>Lettres de France<\/em> o\u00f9, au lieu de moquer les Russes, lui qui a rencontr\u00e9 Voltaire trois fois, il s\u2019en prend \u00e0 certaines incoh\u00e9rences de la pens\u00e9e fran\u00e7aise:\u00abQue de fois, \u00e9crit-il, discutant avec des gens tout \u00e0 fait remarquables, par exemple, de la libert\u00e9, je disais qu\u2019\u00e0 mon avis, ce droit fondamental de l\u2019homme \u00e9tait en France un droit sacr\u00e9. Ils me r\u00e9pondaient avec enthousiasme que \u201cle Fran\u00e7ais est n\u00e9 libre\u00a0\u00bb, que le respect de ce droit fait tout leur bonheur, qu\u2019ils mourraient plut\u00f4t que d\u2019en supporter la moindre atteinte. Je les \u00e9coutais, puis orientais la discussion sur toutes les entorses que j\u2019avais constat\u00e9es dans ce domaine et, peu \u00e0 peu, je leur d\u00e9couvrais le fond de ma pens\u00e9e \u2013 \u00e0 savoir qu\u2019il serait souhaitable que cette libert\u00e9 ne f\u00fbt pas chez eux un vain mot. Croyez-le ou non, mais les m\u00eames personnes qui s\u2019\u00e9taient flatt\u00e9es d\u2019\u00eatre libres me r\u00e9pondaient aussit\u00f4t: \u201cOh, Monsieur, mais vous avez raison, le Fran\u00e7ais est \u00e9cras\u00e9, le Fran\u00e7ais est esclave!\u00a0\u00bb Ils s\u2019\u00e9touffaient d\u2019indignation, et pour peu que l\u2019on ne se t\u00fbt pas, ils auraient continu\u00e9 des jours entiers \u00e0 vitup\u00e9rer le pouvoir et \u00e0 dire pis que pendre de leur \u00e9tat.\u00bb Involontairement, peut-\u00eatre, Fonvizine nous laisse deviner que tout en critiquant les cercles \u00e9clair\u00e9s de Paris, il est devenu lui-m\u00eame tr\u00e8s fran\u00e7ais dans sa mani\u00e8re de mener subtilement une controverse intellectuelle.<\/p>\n<p>Et c\u2019est dans cet apprentissage de la francit\u00e9 que nous d\u00e9couvrons le secret de la solidit\u00e9 des liens entre nos deux civilisations. Non, les Russes n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 aveugles: Fonvizine, Pouchkine, Tolsto\u00ef, Dosto\u00efevski, Tchekhov ont tous exprim\u00e9, \u00e0 un moment de leur vie, le rejet de ce qui pouvait se faire en France ou de ce qui pouvait s\u2019\u00e9crire en France. Mais jamais ces grands \u00e9crivains n\u2019ont eu l\u2019id\u00e9e de chercher la cause de ces f\u00e2cheuses r\u00e9alit\u00e9s dans la francit\u00e9 m\u00eame \u2013 et la faiblesse des ouvrages publi\u00e9s \u00e0 Paris, dans je ne sais quelle tare cong\u00e9nitale de la langue fran\u00e7aise. Fonvizine le formulait sur le ton d\u2019un amant trahi:\u00abIl faut rendre justice \u00e0 ce pays: il est pass\u00e9 ma\u00eetre dans l\u2019art du beau discours. Ici, on r\u00e9fl\u00e9chit peu, d\u2019ailleurs on n\u2019en a pas le temps, parce qu\u2019on parle beaucoup et trop vite. Et comme ouvrir la bouche sans rien dire serait ridicule, les Fran\u00e7ais disent machinalement des mots, se souciant peu de savoir s\u2019ils veulent dire quelque chose. De plus, chacun tient en r\u00e9serve toute une s\u00e9rie de phrases apprises par c\u0153ur \u2013 \u00e0 vrai dire tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9rales et tr\u00e8s creuses \u2013 et qui lui permettent de faire bonne figure en toute circonstance.\u00bb Reconnaissons-le, ce jugement reste actuel si l\u2019on pense au langage politique et m\u00e9diatique d\u2019aujourd\u2019hui.<\/p>\n<p>Et pourtant le dramaturge russe ne parle que de la mani\u00e8re \u2013 abusive, redondante, hypocrite \u2013 d\u2019user d\u2019une langue, mais il n\u2019attribue nullement ces d\u00e9fauts-l\u00e0 \u00e0 la langue fran\u00e7aise m\u00eame. Et Dosto\u00efevski, ce grand pourfendeur de l\u2019esprit bourgeois dans la France contemporaine, il salue le g\u00e9nie de Balzac, son art de peindre ces m\u00eames bourgeois dans <em>La Com\u00e9die humaine<\/em>. \u00abBonheur, extase! J\u2019ai traduit <em>Eug\u00e9nie Grandet<\/em>!\u00bb: on oublie souvent que la carri\u00e8re du jeune romancier russe a d\u00e9but\u00e9 par ce cri de joie. Et Tolsto\u00ef qui n\u2019h\u00e9sitait pas \u00e0 \u00e9reinter la production romanesque fran\u00e7aise, lui, il donnait au jeune Gorki ce conseil de vieux sage:\u00abLisez les Fran\u00e7ais!\u00bb<\/p>\n<p>Ces \u00e9crivains russes n\u2019avaient jamais \u00e9tudi\u00e9 Ferdinand de Saussure ni, encore moins, Roman Jakobson. Mais ils devinaient, d\u2019instinct, ce distinguo linguistique d\u00e9sormais trivial: la langue et la parole, le dictionnaire et notre fa\u00e7on d\u2019en faire notre usage personnel dans l\u2019infini de ses possibilit\u00e9s. Oui, un dictionnaire, des r\u00e8gles, un corpus ferm\u00e9, codifi\u00e9, normatif et la fantaisie de chacun de nous, simples locuteurs ou bien \u00e9crivains.<\/p>\n<p>Alors, y aurait-il un sens \u00e0 bl\u00e2mer une langue \u00e9trang\u00e8re dans laquelle on \u00e9crit, \u00e0 mettre en doute sa richesse, sa grammaire, \u00e0 se plaindre de son aridit\u00e9, lui reprochant de ne pas r\u00e9pondre \u00e0 toutes les circonvolutions de notre imaginaire d\u2019origine? Non, bien s\u00fbr que non. La langue parfaite n\u2019existe pas. Seule la parole du po\u00e8te atteint parfois les sommets de la compr\u00e9hension visionnaire o\u00f9 les mots m\u00eames paraissent de trop. La parole du po\u00e8te, dans toutes les langues, \u00e0 toutes les \u00e9poques. Mais tr\u00e8s, tr\u00e8s, tr\u00e8s rarement.<\/p>\n<p>Notre jeune romanci\u00e8re alg\u00e9rienne \u00e9tait-elle consciente de cette fondamentale neutralit\u00e9 des langues? Sans aucun doute. Sinon, Assia Djebar n\u2019aurait jamais \u00e9voqu\u00e9, \u00e0 propos du fran\u00e7ais, cette part d\u2019ombre que l\u2019histoire des hommes d\u00e9pose au milieu des mots d\u2019un dictionnaire:\u00abChaque langue, je le sais, entasse dans le noir ses cimeti\u00e8res, ses poubelles, ses caniveaux; or devant celle de l\u2019ancien conqu\u00e9rant, me voici \u00e0 \u00e9clairer ses chrysanth\u00e8mes!\u00bb<\/p>\n<p>Encore une d\u00e9finition lourde \u00e0 porter: \u00abla langue de l\u2019ancien conqu\u00e9rant\u00bb. 1830, la conqu\u00eate de l\u2019Alg\u00e9rie et la langue fran\u00e7aise qui serait donc \u00e0 jamais associ\u00e9e \u00e0 la violence, la domination, la colonisation.<\/p>\n<p>Comme le ciel de l\u2019entente franco-russe semblerait l\u00e9ger \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ces lourds nuages! Serait-ce la raison pour laquelle le fran\u00e7ais, en Russie, n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 entach\u00e9 par le sang de l\u2019histoire? Pourtant, le sang, h\u00e9las, a coul\u00e9 entre nos deux pays et bien plus abondamment que dans les sables et les montagnes de l\u2019Alg\u00e9rie. Soixante-quinze mille morts en une seule journ\u00e9e dans la bataille de la Moskova, en 1812, un carnage pas si \u00e9loign\u00e9, dans le temps, de la conqu\u00eate alg\u00e9rienne. Oui, quarante-cinq mille morts russes, trente mille morts du c\u00f4t\u00e9 fran\u00e7ais. Mais aussi la guerre de Crim\u00e9e, d\u00e9vastatrice et promotrice de nouvelles armes, et jadis comme nagu\u00e8re, l\u2019Europe pr\u00eate \u00e0 s\u2019allier avec un sultan ou \u2013 c\u2019est un secret de Polichinelle \u2013 \u00e0 armer un khalifat, au lieu de s\u2019entendre avec la Russie. Et le d\u00e9barquement d\u2019un corps exp\u00e9ditionnaire fran\u00e7ais en 1918 au pire moment du d\u00e9sastre r\u00e9volutionnaire russe. Et la Guerre froide o\u00f9 nos arsenaux nucl\u00e9aires respectifs visaient Paris et Moscou. Et l\u2019horrible trag\u00e9die ukrainienne aujourd\u2019hui. Combien de cimeti\u00e8res, pour reprendre l\u2019expression d\u2019Assia Djebar, les Russes auraient pu associer \u00e0 la langue fran\u00e7aise! Or, il n\u2019en est rien! En parlant cette langue nous pensons \u00e0 l\u2019amiti\u00e9 de Flaubert et de Tourgueniev et non pas \u00e0 Malakoff et Alma, \u00e0 la visite de Balzac \u00e0 Kiev et non pas \u00e0 la guerre fratricide orchestr\u00e9e, dans cette ville, par les strat\u00e8ges criminels de l\u2019OTAN et leurs inconscients suppl\u00e9tifs europ\u00e9ens. Les quelques rares Russes pr\u00e9sents \u00e0 la r\u00e9ception de Marc Lambron lui ont \u00e9t\u00e9 infiniment reconnaissants d\u2019avoir \u00e9voqu\u00e9 un fait d\u2019armes de plus ou plus ignor\u00e9 dans cette nouvelle Europe amn\u00e9sique. Marc Lambron a parl\u00e9 de l\u2019escadrille Normandie-Ni\u00e9men, de ses magnifiques h\u00e9ros fran\u00e7ais tomb\u00e9s sous le ciel russe en se battant contre les nazis. Oui, ce sont ces cimeti\u00e8res-l\u00e0, cette terre o\u00f9 dorment les pilotes l\u00e9gendaires, oui, cette m\u00e9moire-l\u00e0 que les Russes pr\u00e9f\u00e8rent associer \u00e0 la francit\u00e9.<\/p>\n<p>Comme tous les livres engag\u00e9s, les romans d\u2019Assia Djebar \u00e9veillent une large gamme d\u2019\u00e9chos dans notre \u00e9poque. Ces livres parlent des massacres des ann\u00e9es cinquante et soixante, mais le lecteur ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser au drame qui s\u2019est jou\u00e9 en Alg\u00e9rie, tout au long des ann\u00e9es quatre-vingt-dix. Nous partageons la peine des Alg\u00e9riens d\u2019il y a soixante ans mais notre m\u00e9moire refuse d\u2019ignorer le destin cruel des harkis et le bannissement des pieds-noirs. Et m\u00eame les mots les plus courants de la langue arabe, les mots innocents (le dictionnaire n\u2019est jamais coupable, seul l\u2019usage peut le devenir), oui, l\u2019exclamation qu\u2019on entend dans la bouche des personnages romanesques d\u2019Assia Djebar, ce presque machinal <em>Allahou akbar,<\/em> prononc\u00e9 par les fid\u00e8les avec espoir et ferveur, se trouve d\u00e9tourn\u00e9, \u00e0 pr\u00e9sent, par une minorit\u00e9 agressive \u2013 j\u2019insiste, une minorit\u00e9! \u2013 et sonne \u00e0 nos oreilles avec un retentissement d\u00e9sormais profond\u00e9ment douloureux,\u00e9voquant des villes frapp\u00e9es par la terreur qui n\u2019a \u00e9pargn\u00e9 ni les petits \u00e9coliers toulousains ni le vieux pr\u00eatre de Saint-\u00c9tienne-du-Rouvray.<\/p>\n<p>Il serait injuste de priver du droit de r\u00e9ponse celle qui ne peut plus nous rejoindre et nous parler. \u00c0 la longue liste des villes et des victimes, la romanci\u00e8re alg\u00e9rienne aurait sans doute eu le courage d\u2019opposer sa liste \u00e0 elle en \u00e9voquant le demi-million d\u2019enfants irakiens massacr\u00e9s, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Y\u00e9men. Qui aurait, aujourd\u2019hui, l\u2019impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifi\u00e9s sur l\u2019autel du nouvel ordre mondialglobalitaire ?<\/p>\n<p>Assia Djebar ne pouvait ne pas noter cette r\u00e9sonance soudaine que suscitaient ses \u0153uvres. Ainsi, dans son discours de r\u00e9ception \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, se r\u00e9f\u00e9rait-elle \u00e0&#8230; Tertullien qui, d\u2019apr\u00e8s elle, n\u2019avait rien \u00e0 envier, en mati\u00e8re de misogynie, aux fanatiques d\u2019aujourd\u2019hui. Que peut-on r\u00e9pondre \u00e0 cet argument? Juste rappeler peut-\u00eatre que nous vivons au vingt et uni\u00e8me si\u00e8cle, dans un pays la\u00efc, et que presque deux mill\u00e9naires nous s\u00e9parent de Tertullien et de sa bigote misogynie. Est-ce suffisant pour que certains pays r\u00e9examinent la place de la femme dans la cit\u00e9 et dans nos cit\u00e9s ? Et que les grandes puissances cessent de jouer avec le feu, en livrant des armes aux int\u00e9gristes, en les poussant dans la strat\u00e9gie du chaos, au Moyen-Orient?<\/p>\n<p>Je ne crois pas que la romanci\u00e8re alg\u00e9rienne ait pu \u00eatre heureuse de cet impr\u00e9visible revif d\u2019int\u00e9r\u00eat pour des pol\u00e9miques que, bien sinc\u00e8rement, elle devait croire d\u00e9pass\u00e9es. On la sentait habit\u00e9e par un d\u00e9sir d\u2019apaisement, de retour vers cette langue r\u00eav\u00e9e, une langue po\u00e9tique, dont elle a toujours recherch\u00e9 la musicalit\u00e9. Et c\u2019est par antiphrase que l\u2019un de ses derniers livres l\u2019exprimait dans son titre: <em>La Disparition de la langue fran\u00e7aise<\/em>. Une langue apprise, passionn\u00e9ment explor\u00e9e, compar\u00e9e jalousement au palimpseste de sa langue maternelle, une langue que, dans une introspection tr\u00e8s lyrique, elle essaye de d\u00e9finir:\u00abMa langue d\u2019\u00e9criture s\u2019ouvre au diff\u00e9rent, s\u2019all\u00e8ge des interdits paroxystiques, s\u2019\u00e9tire pour ne para\u00eetre qu\u2019une simple natte au-dehors, parfil\u00e9e de silence et de pl\u00e9nitude.\u00bb Ou encore:\u00abMon fran\u00e7ais, doubl\u00e9 par le velours, mais aussi les \u00e9pines des langues autrefois occult\u00e9es, cicatrisera peut-\u00eatre mes blessures m\u00e9morielles.\u00bb \u00abMon \u00e9criture en fran\u00e7ais est ensemenc\u00e9e par les sons et les rythmes de l\u2019origine.\u00bb \u00abMon Fran\u00e7ais devient l\u2019\u00e9nergie qui me reste pour boire l\u2019espace bleu-gris, tout le ciel.\u00bb<\/p>\n<p>Une telle auto-analyse, une longue m\u00e9lop\u00e9e mystique dont la compr\u00e9hension finit par nous \u00e9chapper comme dans un po\u00e8me qui viserait un herm\u00e9tisme mallarm\u00e9en, cette m\u00e9talangue pour d\u00e9finir sa propre langue d\u2019\u00e9criture, a ses limites, Assia Djebar en \u00e9tait certainement consciente. Elle qui a bien lu Saussure, Jakobson, Barthes et Chomsky, elle savait que dans le travail d\u2019un \u00e9crivain toutes ces belles et rotondes \u00e9pith\u00e8tes, toutes ces arabesques m\u00e9taphoriques comptent peu. Et que se demander ind\u00e9finiment comment s\u2019entrelacent les pr\u00e9tendus m\u00e9tissages linguistiques, velours, \u00e9pines et autres nattes parfil\u00e9es, est un exercice distrayant sans plus. Et que la vocation d\u2019un artiste, quels que soient sa langue ou son mode d\u2019expression, sera toujours cette t\u00e2che humble et surhumaine si bien d\u00e9finie par les scholastiques:<em>\u00abAdequatio mentis et rei\u00bb.<\/em> Oui, par l\u2019effort de tout son \u00eatre, faire co\u00efncider sa pens\u00e9e avec les choses de ce monde. Dans le but prom\u00e9th\u00e9en de d\u00e9passer ce monde visible, rempli de haine, de mensonges, de stupides pol\u00e9miques, de risibles rivalit\u00e9s, de finitudes qui nous rendent petits, agressifs et peureux.<\/p>\n<p>Si l\u2019on me demandait maintenant de d\u00e9finir la vision que les Russes ont de la francit\u00e9 et de la langue fran\u00e7aise, je ne pourrais que r\u00e9p\u00e9ter cela: dans la litt\u00e9rature de ce pays, ils ont toujours admir\u00e9 la fid\u00e9lit\u00e9 des meilleurs \u00e9crivains fran\u00e7ais \u00e0 ce but prom\u00e9th\u00e9en. Ils v\u00e9n\u00e9raient ces \u00e9crivains et ces penseurs qui, pour d\u00e9fendre leur v\u00e9rit\u00e9, affrontaient l\u2019exil, le tribunal, l\u2019ostracisme exerc\u00e9 par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui \u00e9touffe votre voix en silence.<\/p>\n<p>Cette haute conception de la parole litt\u00e9raire est toujours vivante sur la terre de France. Malgr\u00e9 l\u2019abrutissement programm\u00e9 des populations, malgr\u00e9 la pl\u00e9thore des divertissements virtuels, malgr\u00e9 l\u2019arriv\u00e9e des gouvernants qui revendiquent, avec une arrogance \u00e9hont\u00e9e, leur inculture. \u00abJe ne lis pas de romans\u00bb, se f\u00e9licitait l\u2019un d\u2019eux, en oubliant que le biblioth\u00e9caire de Napol\u00e9on d\u00e9posait chaque jour sur le bureau de l\u2019Empereur une demi-douzaine de nouveaut\u00e9s litt\u00e9raires que celui-ci trouvait le loisir de parcourir. Entre Trafalgar et Austerlitz, pour ainsi dire. Ces arrogants incultes oublient la force de la plume du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, son art qui aurait m\u00e9rit\u00e9 un Nobel de litt\u00e9rature \u00e0 la suite de Winston Churchill. Ils oublient, ces ignorants au pouvoir, qu\u2019autrefois les pr\u00e9sidents fran\u00e7ais non seulement lisaient les romans mais savaient en \u00e9crire. Ils oublient que l\u2019un de ces pr\u00e9sidents fut l\u2019auteur d\u2019une excellente <em>Anthologie de la po\u00e9sie fran\u00e7aise<\/em>. Ils ne savent pas, car Edmonde Charles-Roux n\u2019a pas eu l\u2019occasion de leur raconter l\u2019\u00e9pisode, qu\u2019en novembre 1995 le pr\u00e9sident Fran\u00e7ois Mitterrand appelait la pr\u00e9sidente du jury Goncourt et d\u2019une voix affaiblie par la maladie lui confiait:\u00abEdmonde, cette ann\u00e9e, vous avez fait un tr\u00e8s bon choix&#8230;\u00bb Par le pur hasard de publication, cette ann\u00e9e-l\u00e0 le Goncourt couronnait un \u00e9crivain d\u2019origine russe, mais \u00e7a aurait pu \u00eatre un autre jeune romancier que le Pr\u00e9sident aurait lu et comment\u00e9 en parlant avec son amie et la grande femme de lettres qu\u2019\u00e9tait Edmonde Charles-Roux. Ceux qui aujourd\u2019hui, au sommet, exaltent le d\u00e9dain envers la litt\u00e9rature ne mesurent pas le courage qu\u2019il faut avoir pour lancer un auteur inconnu, le d\u00e9fendre et ne pas m\u00eame pouvoir vivre la joie de la victoire remport\u00e9e \u2013 tel \u00e9tait le merveilleux d\u00e9vouement de Simone Gallimard qui, quelques semaines avant sa disparition, avait publi\u00e9 <em>Le Testament fran\u00e7ais<\/em> au Mercure de France. Ces non-lecteurs ne comprendront jamais ce que cela signifie, pour un \u00e9diteur, de monter \u00e0 bord d\u2019une maison d\u2019\u00e9dition dans la temp\u00eate, de ressaisir la barre, de consolider la voilure, de galvaniser l\u2019\u00e9quipage et de sauver ce bon vieux navire comme l\u2019a fait, du haut de sa passerelle, le capitaine du Seuil. Non, ceux qui ne lisent pas ne pourront jamais deviner \u00e0 quoi s\u2019expose, financi\u00e8rement et m\u00e9diatiquement, un \u00e9diteur en publiant un livre consacr\u00e9 \u00e0 un soldat oubli\u00e9, \u00e0 un obscur lieutenant Schreiber, des souvenirs qu\u2019il faudra imposer au milieu du d\u00e9ferlement des best-sellers anglo-saxons et de l\u2019autofiction n\u00e9vrotique parisienne. L\u2019homme qui a eu le panache d\u2019accepter ce risque, chez Grasset, a balay\u00e9 mes doutes avec le brio d\u2019un Cyrano de Bergerac:\u00abAvec ce texte, Monsieur, je ne suis pas dans la logique comptable!\u00bb Oui, du pur Cyrano. Quelle folie mais quel geste! Et quel dommage que les usages du discours acad\u00e9mique m\u2019interdisent, para\u00eet-il, de divulguer le nom de ces deux hommes, de ces deux grands hommes!<\/p>\n<p>La nouvelle caste d\u2019ignorants ne pourra jamais concevoir ce qu\u2019un livre fran\u00e7ais, oui, un petit livre de poche tout fatigu\u00e9, pouvait repr\u00e9senter pour les Russes francophones qui vivaient derri\u00e8re le Rideau de fer. Je me souviens qu\u2019un jour \u00e0 Moscou, dans les ann\u00e9es soixante-dix, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 intrigu\u00e9 par le roman d\u2019un jeune \u00e9crivain fran\u00e7ais, par l\u2019originalit\u00e9 de son titre: <em>Les Enfants de Gogol<\/em>. Les catalogues de la Biblioth\u00e8que des langues \u00e9trang\u00e8res rel\u00e9guaient cet auteur dans ce qu\u2019on appelait le fonds sp\u00e9cial. Il fallait obtenir une autorisation assortie de trois tampons et consulter ce livre sous l\u2019\u0153il vigilant de la pr\u00e9pos\u00e9e. <em>Les Enfants de Gogol,<\/em> \u00e9crit par Dominique Fernandez. Un auteur donc \u00e0 la r\u00e9putation suffisamment sulfureuse pour effaroucher les pudibonds id\u00e9ologues du r\u00e9gime.<\/p>\n<p>On pouvait aussi tenter sa chance sur le march\u00e9 noir et acqu\u00e9rir ce livre-l\u00e0 ou un autre au prix moyen de cinq \u00e0 dix roubles, deux journ\u00e9es de travail pour un Russe ordinaire, l\u2019\u00e9quivalent d\u2019une centaine d\u2019euros. Mais voyez-vous, Mesdames et Messieurs, personne \u00e0 cette \u00e9poque ne parlait du prix excessif des livres. Un Moscovite aurait gagn\u00e9 la r\u00e9putation du dernier des goujats s\u2019il s\u2019\u00e9tait plaint d\u2019avoir trop d\u00e9pens\u00e9 pour un livre de poche fran\u00e7ais qui avait brav\u00e9 le Rideau de fer.<\/p>\n<p>On me fera observer que cette haute exigence litt\u00e9raire n\u2019est plus tenable dans notre bas monde contemporain o\u00f9 tout a un prix mais rien n\u2019a plus de valeur. Parler de la mission prom\u00e9th\u00e9enne de l\u2019\u00e9crivain, de l\u2019id\u00e9al du verbe po\u00e9tique, des ultimes combats pour l\u2019esprit sur un donjon assi\u00e9g\u00e9 par l\u2019inculture, les diktats id\u00e9ologiques, les m\u00e9diocrit\u00e9s divertissantes, n\u2019est-ce pas un acte devenu suicidaire?<\/p>\n<p>Eh bien, quittons cet Olympe de po\u00e8tes et descendons sur terre, retrouvons-nous dans cette France d\u2019antan, qui n\u2019avait rien d\u2019idyllique, en 1940, par exemple. Au milieu des combats, des bless\u00e9s, des morts, dans le feu d\u2019une atroce d\u00e9faite, aux c\u00f4t\u00e9s des soldats qui se battent pour l\u2019honneur de leur vieille patrie. Ce ne sont pas des intellectuels ni des po\u00e8tes, et pourtant l\u2019un d\u2019eux, un presque anonyme lieutenant Ville d\u00e9cide de tracer quelques strophes sur la page de garde dans le <em>Journal des marches<\/em> du 4<sup>e<\/sup> r\u00e9giment de cuirassiers. Il le fait pour son tout jeune fr\u00e8re d\u2019armes, l\u2019aspirant Schreiber, sachant que la mort peut les s\u00e9parer d\u2019une minute \u00e0 l\u2019autre. Un bref po\u00e8me sans pr\u00e9tention, \u00e0 la versification impromptue, le seul po\u00e8me sans doute que le lieutenant ait r\u00e9dig\u00e9 durant sa vie:<\/p>\n<p><em>\u00c9crire une pens\u00e9e \u00e0 ce gosse-l\u00e0, quoi dire?<\/em><\/p>\n<p><em>Sinon qu\u2019un soir, il arrivait au cantonnement<\/em><\/p>\n<p><em>En rigolant comme un enfant!<\/em><\/p>\n<p><em>Un matin de printemps, il pleut du fer mais<\/em><\/p>\n<p><em>Il rigole bien comme un gamin!<\/em><\/p>\n<p><em>Un jour, la fronti\u00e8re de France s\u2019allume,<\/em><\/p>\n<p><em>Il faut \u00eatre partout o\u00f9 \u00e7a br\u00fble et cogner, cogner,<\/em><\/p>\n<p><em>En hurlant aux vieux guerriers:\u00abSouriez, souriez!\u00bb<\/em><\/p>\n<p><em>Un cr\u00e9puscule sombre et rouge. Derri\u00e8re nous, la mer,<\/em><\/p>\n<p><em>Sur nos t\u00eates, devant nous, l\u2019enfer.<\/em><\/p>\n<p><em>Lui s\u2019en amuse, sort des plaisanteries, comme un titi!<\/em><\/p>\n<p><em>Revenus sur la belle terre de France, h\u00e9las, tout est perdu.<\/em><\/p>\n<p><em>On baroude encore pour l\u2019honneur.<\/em><\/p>\n<p><em>Le gosse est toujours l\u00e0, souriant et sans peur&#8230;<\/em><\/p>\n<p>Non, le lieutenant Ville n\u2019avait pas l\u2019intention de rivaliser avec Victor Hugo. Ces strophes not\u00e9es entre deux bombardements t\u00e9moignaient d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 les enfants apprenaient encore par c\u0153ur Corneille et Racine, Musset et Rostand. Cette musique int\u00e9rieure cr\u00e9ait dans leur \u00e2me ce qu\u2019on pourrait appeler une \u00absensibilit\u00e9 litt\u00e9raire\u00bb, oui, la compr\u00e9hension que, m\u00eame dans les heures o\u00f9 l\u2019homme est r\u00e9duit \u00e0 la simple chair \u00e0 canons, la vie pouvait \u00eatre rythm\u00e9e autrement que par la haine sauvage et la peur bestiale des mortels.<\/p>\n<p>Une sensibilit\u00e9 litt\u00e9raire. Serait-elle la v\u00e9ritable clef qui permet de deviner le secret de la francit\u00e9?<\/p>\n<p>J\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 l\u2019exprimer en parlant, dans un livre, du lieutenant Schreiber et de ses fr\u00e8res d\u2019armes. Ce jeune lieutenant fran\u00e7ais, \u00e2g\u00e9 de quatre-vingt-dix-huit ans, est aujourd\u2019hui parmi nous. Tout au long de nos conversations, son seul d\u00e9sir \u00e9tait de rendre un peu plus p\u00e9renne la m\u00e9moire de ses camarades morts pour la France. Surtout le souvenir de Francis Gilot, un jeune tankiste de dix-huit ans \u2013 dix-huit ans! \u2013 tu\u00e9 en ao\u00fbt 44, dans la bataille de Toulon.<\/p>\n<p>Le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle en parlant de ces combattants oubli\u00e9s disait avec tout son talent d\u2019\u00e9crivain, avec toute sa sensibilit\u00e9 litt\u00e9raire: \u00abMaintenant que la bassesse d\u00e9ferle, ces soldats regardent la terre sans rougir et le ciel sans bl\u00eamir!\u00bb<\/p>\n<p>Merci.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Andre\u00ef MAKINE &#8211; Discours \u00e0 l&rsquo;Acad\u00e9mie Fan\u00e7aise \u2014\u2014\u2014 M. Andre\u00ef Makine, ayant \u00e9t\u00e9 \u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise \u00e0 la place laiss\u00e9e vacante par la mort de MmeAssia Djebar, y est venu prendre s\u00e9ance le jeudi 15 d\u00e9cembre 2016, et a prononc\u00e9 le discours suivant: Mesdames et Messieurs de l\u2019Acad\u00e9mie, Il y a trois cents ans, &#8230;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/www.lestarif.fr\/?p=385\" class=\"more-link\">Continue reading &lsquo;RUSSIE | Le discours d\u2019Andre\u00ef Makine \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise&rsquo; &raquo;<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/385"}],"collection":[{"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=385"}],"version-history":[{"count":4,"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/385\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":416,"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/385\/revisions\/416"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=385"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=385"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/www.lestarif.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=385"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}