{"id":393,"date":"2017-01-21T19:43:41","date_gmt":"2017-01-21T18:43:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.lestarif.fr\/?p=393"},"modified":"2017-01-21T19:48:30","modified_gmt":"2017-01-21T18:48:30","slug":"lettre-a-un-paysan-sur-ce-vaste-merdier-quest-devenue-lagriculture-fabrice-nicolino","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/www.lestarif.fr\/?p=393","title":{"rendered":"Lettre \u00e0 un paysan sur ce vaste merdier qu&rsquo;est devenue l&rsquo;agriculture &#8211; Fabrice Nicolino"},"content":{"rendered":"<p>Je viens de lire ce petit bouquin en me promenant dans la fac d&rsquo;Orsay. Lire en marchant : la bonne id\u00e9e !<\/p>\n<p>Il fait le constat de la main-mise par une poign\u00e9e d&rsquo;industriels d\u00e9termin\u00e9s sur la vie de millions d&rsquo;agriculteurs dans la France conqu\u00e9rante des ann\u00e9es 1950, et montre la fa\u00e7on dont ils ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cim\u00e9s (au sens propre !) depuis lors.<\/p>\n<p>On a envie de voir des solutions, mais ce petit opus en manque cruellement.<\/p>\n<p>======================<\/p>\n<p><strong>Lettre \u00e0 un paysan sur ce vaste merdier qu&rsquo;est devenue l&rsquo;agriculture<\/strong><\/p>\n<p>Source\u00a0: <em><a href=\"http:\/\/fabrice-nicolino.com\/index.php\/?p=2038\">Lettre \u00e0 un paysan sur ce vaste merdier | Plan\u00e8te sans visa<br \/>\n<\/a><\/em><span class=\"date\"><a title=\"Permalien vers Lettre \u00e0 un paysan sur ce vaste merdier\" href=\"http:\/\/fabrice-nicolino.com\/index.php\/?p=2038\" rel=\"bookmark\"><time class=\"entry-date\" datetime=\"2015-09-02T22:39:25+00:00\">2 septembre 2015<\/time><\/a><\/span><span class=\"categories-links\"><a href=\"http:\/\/fabrice-nicolino.com\/index.php\/?cat=12\" rel=\"category\">Agriculture(s)<\/a>, <a href=\"http:\/\/fabrice-nicolino.com\/index.php\/?cat=24\" rel=\"category\">Industrie et propagande<\/a><\/span><\/p>\n<div class=\"entry-content\">\n<p>Je n\u2019attends plus que le goudron et les plumes. Ou la bouse et et les cornes, faudra voir. Car je vais publier le 17 septembre un livre qui ne plaira gu\u00e8re \u00e0 l\u2019agriculture industrielle. Oh que non ! Son titre :\u00a0 \u00ab Lettre \u00e0 un paysan sur le vaste merdier qu\u2019est devenue l\u2019agriculture \u00bb, aux \u00e9ditions Les \u00c9chapp\u00e9s. La couverture s\u2019orne d\u2019un dessin de mon cher vieil Honor\u00e9, flingu\u00e9 le 7 janvier pass\u00e9 par les fr\u00e8res Kouachi. Et cela n\u2019a rien d\u2019un hasard, car Les \u00c9chapp\u00e9s sont la maison d\u2019\u00e9dition de Charlie.<\/p>\n<p>Ce livre, je l\u2019avais \u00e9crit l\u2019an pass\u00e9, et il devait sortir en janvier 2015. Et puis il s\u2019est pass\u00e9 que mes amis sont morts, que d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 charcut\u00e9s par les balles. J\u2019ai pour ma part re\u00e7u trois balles, et je prends encore de la morphine. Le livre, bien que sorti de l\u2019imprimerie, est rest\u00e9 en carafe jusqu\u2019\u00e0 aujourd\u2019hui. Or vous savez que demain est le grand jour du d\u00e9barquement. 1000 ou 1500 tracteurs vont bloquer le p\u00e9riph\u00e9rique parisien pour obtenir des aides encore plus massives que celles qui sont d\u00e9j\u00e0 accord\u00e9es aux \u00e9leveurs. Il va sans dire que je comprends le d\u00e9sespoir des paysans accul\u00e9s, endett\u00e9s, souvent conspu\u00e9s. Je les comprends, mais pardi, je ne partage aucun de leurs points de vue. Je vais donc, une fois de plus, me faire mal voir. Tr\u00e8s.<\/p>\n<p>Vous trouverez ci-dessous deux choses. D\u2019abord un extrait de mon livre, qui vous fera envie, je l\u2019esp\u00e8re, d\u2019en savoir plus. Je compte \u00e9videmment sur vous pour faire conna\u00eetre son arriv\u00e9e. Tous les moyens peuvent \u00eatre utilis\u00e9s, du simple carnet d\u2019adresses aux d\u00e9sormais fameux r\u00e9seaux sociaux. Donc, un extrait, suivi d\u2019un papier publi\u00e9 par Charlie au d\u00e9but du mois pass\u00e9.<\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2013<\/p>\n<p><strong>L\u2019EXTRAIT (un morceau du chapitre 7)<\/strong><\/p>\n<p><em>(J\u2019\u00e9voque ci-dessous les ing\u00e9nieurs du g\u00e9nie rural et des eaux et for\u00eats (Igref), structure qui, sous un nom ou un autre, commande)<\/em><\/p>\n<p>Je ne peux pas tout te raconter ici, mais je suis s\u00fbr que dans ton village ou autour, tu as entendu parler de leurs prouesses. Toute l\u2019architecture du minist\u00e8re de l\u2019Agriculture \u2013 et en partie de celui de l\u2019Environnement, cr\u00e9\u00e9 en 1971 -, c\u2019est eux. Toutes les administrations centrales, presque toutes les directions d\u00e9partementales de l\u2019agriculture (DDA), l\u2019Office national de for\u00eats (ONF), et un nombre proprement incalculable de trucs et machins publics ou parapublics ont \u00e9t\u00e9, sont ou seront dirig\u00e9s par cette \u00ab\u00a0noblesse d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb analys\u00e9e par Pierre Bourdieu dans un livre du m\u00eame nom. Ils survivent \u00e0 tous les changements de r\u00e9gime, guerres et r\u00e9volutions comprises. Comment ne m\u00e9priseraient-ils pas ces ministres qui viennent se pavaner un an ou deux sous des ors dont ils ne savent rien, quand les ing\u00e9nieurs ont tout pens\u00e9, planifi\u00e9 et r\u00e9alis\u00e9 depuis des dizaines d\u2019ann\u00e9es, sinon des si\u00e8cles\u00a0?<\/p>\n<p>Pour en revenir \u00e0 ton cas personnel, Raymond, je n\u2019aurai qu\u2019un mot, celui de remembrement. Celui-l\u00e0, je suis certain que tu le connais. Pour les ing\u00e9nieurs, pour les politiques, pour les \u00ab\u00a0syndicalistes\u00a0\u00bb paysans, pour les chercheurs de l\u2019Inra, il fallait faire exploser le cadre foncier h\u00e9rit\u00e9 de 1000 ans d\u2019histoire. Je vais te dire\u00a0: comme c\u2019\u00e9tait chiant\u00a0! Comme le lacis des propri\u00e9t\u00e9s agricoles \u00e9tait compliqu\u00e9\u00a0! Les h\u00e9ritages et leurs infernales r\u00e8gles, les spoliations, les expropriations, les r\u00e9volutions avaient transform\u00e9 la carte du monde paysan en un labyrinthe d\u00e9pourvu du moindre fil d\u2019Ariane.<\/p>\n<p>Je me souviens d\u2019une discussion d\u2019il y a vingt ans avec Bernard G\u00e9rard, alors d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 en Bretagne du Conservatoire du Littoral. Il cherchait \u00e0 acheter en notre nom \u00e0 tous des propri\u00e9t\u00e9s situ\u00e9es pr\u00e8s de la pointe du Raz, dans le Finist\u00e8re. Et il m\u2019avait montr\u00e9 sur la carte combien c\u2019\u00e9tait difficile. On y voyait les marques du pass\u00e9, sous la forme de bandelettes de terre de quelques dizaines de m\u00e8tres de largeur, sur peut-\u00eatre 200 m\u00e8tres de longueur. Pour chaque bande, un h\u00e9ritier. C\u2019est ainsi que les familles paysannes r\u00e9glaient le sort de leur bien. En le divisant sans cesse et sans fin entre les h\u00e9ritiers de la maison, jusqu\u2019\u00e0 rendre l\u2019avenir impossible.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, j\u2019ai compris que les campagnes pouvaient, devaient \u00eatre chang\u00e9es. Aucune structure ne doit rester trop longtemps dans la poussi\u00e8re du temps. J\u2019en suis bien d\u2019accord. Mais fallait-il vraiment ravager\u00a0? Fallait-il imposer la loi abstraite des machines et du fric \u00e0 ce qui \u00e9tait tout de m\u00eame une fabuleuse mani\u00e8re de vivre\u00a0? Qui \u00e9taient ces Igref pour oser d\u00e9truire le sens d\u2019une pr\u00e9sence mill\u00e9naire, le nom des buttes et des champs et des chemins creux et des rus\u00a0?<\/p>\n<p>On trouve dans un article de Jean Roche, Inspecteur g\u00e9n\u00e9ral du G\u00e9nie rural, paru en 1951 (<em>Les aspects essentiels du remembrement rural en France<\/em>) la teneur, et m\u00eame la saveur de ce qui allait se passer. Citant Henry Pattulo, auteur d\u2019un livre sur l\u2019\u00e9tat de l\u2019agriculture, en 1758, Roche, 200 ans plus tard, note\u00a0: \u00ab\u00a0Le remembrement des terres n\u2019est pas, en France, un probl\u00e8me nouveau ; les cons\u00e9quences n\u00e9fastes pour la culture du parcellement des exploitations ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9nonc\u00e9es depuis fort longtemps (\u2026) Que dirait aujourd\u2019hui Pattullo, en voyant des tracteurs condamn\u00e9s \u00e0 \u00e9voluer sur nos parcelles de culture actuelles dont la surface moyenne est voisine de 75 ares ?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Oui, Raymond, qu\u2019aurait dit ce Pattulo que l\u2019on convoquait ainsi pr\u00e8s de deux si\u00e8cles apr\u00e8s sa mort\u00a0? L\u2019horrible situation ne pouvait durer plus longtemps\u00a0: les machines devaient pouvoir passer librement sans tous ces rep\u00e8res dans le paysage \u2013 autant d\u2019obstacles \u2013 que les hommes avaient imagin\u00e9s pendant ce si long apprivoisement des terres de France.<\/p>\n<p>Et passant sans entrave, elles feraient des miracles, ainsi que le pr\u00e9cisait un peu plus loin, dans le m\u00eame article, l\u2019Inspecteur Jean Roche\u00a0: \u00ab\u00a0On con\u00e7oit donc que les avantages directs du remembrement, qui sont consid\u00e9rables, ont fait l\u2019objet de nombreuses \u00e9tudes et l\u2019on peut traduire d\u2019une mani\u00e8re simple en indiquant qu\u2019en moyenne l\u2019augmentation de rendement peut atteindre 15 % et la diminution des frais d\u2019exploitation 30 %. Mais le remembrement ne peut donner son plein effort que s\u2019il tend, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une exploitation d\u00e9termin\u00e9e, \u00e0 donner une structure d\u2019accueil convenable \u00e0 la traction m\u00e9canique\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le remembrement avait pu exister et remodeler au passage quelques centaines de milliers d\u2019hectares, mais ce qui commence dans les ann\u00e9es Cinquante est une r\u00e9volution des paysages et un incroyable hold-up sur les terres. Je suis bien certain que tu as vu cela de pr\u00e8s, et je serai donc rapide, Raymond. Soit une commune quelconque. Un proprio a l\u2019intuition qu\u2019il a tout \u00e0 gagner d\u2019une nouvelle r\u00e9partition des terres. Il envoie une demande au pr\u00e9fet, qui r\u00e9unit une Commission Communale d\u2019Am\u00e9nagement Foncier (CCAF). Celle-ci est pleine de proprios tri\u00e9s sur le volet, d\u2019un juge, de trois envoy\u00e9s de la Chambre d\u2019agriculture, eux aussi tri\u00e9s sur le volet, et de deux repr\u00e9sentants de la direction d\u00e9partementale de l\u2019agriculture (DDA), aux mains des Igref. Dans cette sinistre com\u00e9die, les Igref sont le moteur et l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur, car ils ont dans leur t\u00eate le sch\u00e9ma d\u2019ensemble\u00a0: place au neuf\u00a0!<\/p>\n<p>En th\u00e9orie, il s\u2019agit d\u2019un \u00e9change. Monsieur A donne \u00e0 monsieur B un bout de terre et re\u00e7oit en \u00e9change un autre bout de valeur agronomique \u00e9quivalente. \u00c0 terme, la carte agricole est redessin\u00e9e, les propri\u00e9t\u00e9s rassembl\u00e9es, agrandies, et la sacrosainte productivit\u00e9 explose. Une association fonci\u00e8re ach\u00e8ve le boulot sous la forme de nouveaux chemins agricoles, de \u00ab\u00a0recalibrage\u00a0\u00bb de ruisseaux, tous travaux sur lesquels les Igref touchent des \u00ab\u00a0indemnit\u00e9s compensatoires\u00a0\u00bb. C\u2019est l\u2019une des cl\u00e9s de la construction. Ils touchent. Sur les installations d\u2019irrigation pour les terres trop s\u00e8ches, sur le drainage des terres trop humides, sur le moindre arrachage d\u2019une haie ou d\u2019un arbre. Tout le monde est content, sauf les innombrables victimes du changement, auxquelles ce dernier est impos\u00e9 par la loi. Impossible de dire non\u00a0! Inutile\u00a0!<\/p>\n<p>L\u2019histoire de ce colossal d\u00e9sastre technocratique reste \u00e0 \u00e9crire, et ne le sera peut-\u00eatre jamais. O\u00f9 sont les sources\u00a0? Mortes sans laisser la moindre adresse \u00e0 ceux de l\u2019avenir. \u00c0 l\u2019arriv\u00e9e, 17 millions d\u2019hectares \u2013 170 000 km2\u00a0! \u2013 sur 29,5 millions d\u2019hectares de Surface agricole utile (SAU) ont \u00e9t\u00e9 remembr\u00e9s. Sur les cartes les plus fines, celles au 1\/25 000, le trac\u00e9 des parcelles est m\u00e9connaissable. Bien s\u00fbr\u00a0! bien s\u00fbr, le remembrement a aussi, au passage, am\u00e9lior\u00e9 quantit\u00e9 de situations injustes, parfois infernales. Ce n\u2019est pas le principe du mouvement qui est en cause, mais ses objectifs et son d\u00e9roulement en Blitzkrieg. Prenons l\u2019exemple affreux de Geffosses, dans la Manche. En octobre 1983 \u2013 car cela a dur\u00e9 et dure encore -, Georges Lebreuilly, petit paysan, apprend qu\u2019un remembrement est pr\u00e9vu. Jusqu\u2019ici p\u00e8re peinard, avec ses 25 vaches et ses 20 hectares de prairies naturelles, il va se transformer en activiste.<\/p>\n<p>La r\u00e9union de lancement\u00a0? Sous la conduite de la DDA bien s\u00fbr, et donc des Igref, en pr\u00e9sence de propri\u00e9taires qui sont aussi conseillers municipaux, le grand chambardement est programm\u00e9. Une bataille au couteau commence, qui voit Lebreuilly devenir maire, qui voit Lebreuilly se jeter sous les chenilles des bulldozers, pour sauver un chemin creux. 160 gendarmes r\u00e9tablissent l\u2019ordre officiel, et pour finir, apr\u00e8s la d\u00e9couverte par Lebreuilly de singuli\u00e8res pratiques concernant les travaux \u00ab\u00a0publics\u00a0\u00bb, un armistice est conclu. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019essentiel du remembrement est fait, avec par exemple le b\u00e9tonnage de l\u2019ancien chemin-rivi\u00e8re o\u00f9 Georges allait se promener le dimanche. De l\u2019autre, 80 km de haies ont \u00e9t\u00e9 sauv\u00e9s in extremis. Il aurait fallu 10 000 de ce Georges Lebreuilly, qui fit \u00e9lever sur place, en 1994, un monument aux victimes du remembrement. On y peut lire\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est parce qu\u2019ils sont subi la tyrannie du syst\u00e8me administratif que des hommes ont \u00e9difi\u00e9 ce monument. Opprim\u00e9s mais debout pour d\u00e9fendre la libert\u00e9 et les droits de l\u2019homme\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Je te parlais plus t\u00f4t du monument aux morts de Cazalrenoux, et comme tu le vois, il y a bien des mani\u00e8res de mourir. On peut m\u00eame \u00eatre vivant et transporter avec soi le souvenir de morts anciennes. Il y a huit ans, j\u2019ai rencontr\u00e9 en Bretagne Bruno Bargain, qui est l\u2019un de nos grands ornithologues. Il passe une partie de chacun de ses \u00e9t\u00e9s dans la baie d\u2019Audierne, \u00e0 baguer des piafs de 12 grammes en partance pour l\u2019Afrique tropicale. C\u2019est aussi un Breton, qui fut un gosse du bocage, quand ce mot d\u00e9signait un \u00e9quilibre d\u00e9routant entre les ressources du lieu, b\u00eates comprises, et ses fragiles habitants humains.<\/p>\n<p>\u00c0 Plon\u00e9our-Lanvern, alors que nous \u00e9tions arr\u00eat\u00e9s devant une morne \u00e9tendue, il m\u2019avait dit\u00a0: \u00ab\u00a0On ne peut pas se rendre compte. La blessure est si profonde\u00a0! Est-ce que tu vois ce champ tout au loin, dont le bout touche le clocher\u00a0? Dans mon enfance, il y avait \u00e0 la place dix parcelles, peut-\u00eatre plus. Avec des centaines de rang\u00e9es d\u2019arbres dans tous les sens, qui cr\u00e9aient une sorte de myst\u00e8re. Qu\u2019y avait-il derri\u00e8re le talus\u00a0?\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Le dimanche de P\u00e2ques, Bruno se levait et partait \u00e0 pied avec son grand-p\u00e8re, passant d\u2019un champ de patates \u00e0 un carr\u00e9 de luzerne, suivant un chemin creux, poussant la porte d\u2019une haie dense, qui ouvrait sur un nouveau petit pays. Le but du voyage \u00e9tait de ramener dans la casquette des \u0153ufs de merle ou de grive, pour pr\u00e9parer \u00e0 la maison la grande omelette du jour de f\u00eate. Bruno\u00a0: \u00ab\u00a0Il y avait des nids partout, \u00e0 profusion. Chaque parcelle abritait sa compagnie de perdrix grises\u00a0\u00bb. Et question oiseaux, je r\u00e9p\u00e8te qu\u2019il sait de quoi il parle.<\/p>\n<p>Ainsi disparut la Bretagne. Selon les estimations de Jean-Claude Lefeuvre, un universitaire de r\u00e9putation mondiale, 280 000 kilom\u00e8tres de haies et de talus bois\u00e9s auraient \u00e9t\u00e9 aras\u00e9s dans cette r\u00e9gion entre 1950 et 1985. 280 000 km. Soit 7 fois le tour de la Terre. Pour la seule Bretagne.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 pleurer, et je te jure bien que certains soirs, pensant \u00e0 ce merdier si d\u00e9sesp\u00e9rant, je n\u2019en suis pas bien loin. Mais au fait, ces Igref dont je te rebats les oreilles, que sont-ils devenus dans la tourmente\u00a0? Pr\u00e9cisons tout de suite que, malgr\u00e9 leur pouvoir immense, ils n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 plus de 1500 en activit\u00e9. Mais quelle activit\u00e9\u00a0! En 2009, l\u2019imagination bureaucratique au pouvoir d\u00e9cide de fusionner le corps des Igref avec celui des Ponts et Chauss\u00e9es, ce qui donnera une \u00e9norme boursouflure techno appel\u00e9e corps des Ing\u00e9nieurs des ponts, des eaux et des for\u00eats (Ipef).<\/p>\n<p>Les ing\u00e9nieurs des Ponts sont une caste voisine, n\u00e9e en 1716, enti\u00e8rement vou\u00e9e \u00e0 la r\u00e9volution industrielle. Ses ing\u00e9nieurs \u2013 un peu plus de 1500 en 2009, ann\u00e9e de la fusion \u2013 ont d\u00e9membr\u00e9 la France comme bien peu. On leur doit canaux et rivi\u00e8res \u00ab rectifi\u00e9es \u00bb, \u00e9quipements touristiques et barrages, routes et autoroutes, ports et a\u00e9roports, ch\u00e2teaux d\u2019eau et ronds-points, et m\u00eame un peu de nucl\u00e9aire sur les bords. Inutile de dire que l\u2019alliance des Igref et des Ponts nous pr\u00e9pare de nouvelles surprises, dont les nanotechnologies ne sont que l\u2019un des nombreux hors d\u2019\u0153uvres. La droite avant 2012 avait dans ses premiers rangs des Igref de poids, comme Nathalie <em>Kosciusko-Morizet. La gauche, apr\u00e8s 2012, aussi. On ne parle pas <\/em>encore beaucoup de Diane Szynkier, animatrice du p\u00f4le \u00e9cologique du candidat Fran\u00e7ois Hollande. Cela viendra certainement. Elle est jeune, comp\u00e9tente, Igref. Son heure viendra donc.<\/p>\n<p>Raymond, ne va surtout pas croire que je ricane en mon for int\u00e9rieur d\u2019avoir ainsi ferraill\u00e9 contre tous ces si braves gens. M\u00eame si je rigole un peu, c\u2019est pour mieux cacher le reste. Allons, n\u2019en restons pas l\u00e0. Le philosophe Paul Ric\u0153ur a donn\u00e9 au journal <em>Le Monde<\/em>, dans son \u00e9dition du 29 octobre 1991 un entretien dont j\u2019extrais ceci\u00a0: \u00ab\u00a0Il ne s\u2019agit pas de nier l\u2019existence de domaines o\u00f9 des comp\u00e9tences juridiques, financi\u00e8res ou socio-\u00e9conomiques tr\u00e8s sp\u00e9cialis\u00e9es sont n\u00e9cessaires pour saisir les probl\u00e8mes. Mais il s\u2019agit de rappeler aussi, et tr\u00e8s fermement, que, sur le choix des enjeux globaux, les experts n\u2019en savent pas plus que chacun d\u2019entre nous. Il faut retrouver la simplicit\u00e9 des choix fondamentaux derri\u00e8re ces faux myst\u00e8res\u00a0\u00bb. C\u2019est pas si mal r\u00e9sum\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" loading=\"lazy\" class=\"couv3\" title=\"Lettre \u00e0 un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture par Fabrice Nicolino\" src=\"http:\/\/www.babelio.com\/couv\/CVT_Lettre-a-un-paysan-sur-le-vaste-merdier-quest-dev_4842.gif\" alt=\"Lettre \u00e0 un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture par Nicolino\" width=\"154\" height=\"271\" \/><\/p>\n<p>\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014\u2014<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>LE PAPIER PUBLI\u00c9 PAR CHARLIE LE MOIS PASS\u00c9<\/strong><\/p>\n<p><strong>Veaux, vaches, cochons et tueurs<\/strong><\/p>\n<p><em>Les \u00e9leveurs de bidoche refusent de nommer le vrai responsable de cette \u00e9ni\u00e8me crise. Car il s\u2019agit de leur syst\u00e8me\u00a0: l\u2019industrialisation de l\u2019\u00e9levage et la mondialisation ont conduit droit au chaos. Et les vraies grandes victimes sont les b\u00eates. Avant ceux qui les m\u00e8nent \u00e0 l\u2019abattoir.<\/em><\/p>\n<p>On a d\u00e9j\u00e0 vu la sc\u00e8ne, mais cette fois, c\u2019est la grosse peign\u00e9e. L\u2019\u00e9leveur de charolais \u00e9tripe le vigile d\u2019Auchan avant d\u2019\u00e9trangler le v\u00e9t\u00e9rinaire de l\u2019abattoir. Ce que voyant, le charmant porcher industriel attaque \u00e0 la grenade la sous-pr\u00e9fecture et chourave 28 tonnes d\u2019hormones de croissance pour doper sa production. S\u00fbr qu\u2019il faudrait faire quelque chose pour ces ploucs qui triment au cul de leurs b\u00eates robotis\u00e9es. Mais quoi\u00a0? Commen\u00e7ons par dire la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Premier point\u00a0<\/strong>: ce syst\u00e8me d\u00e9lirant est le leur. Celui de Le Foll et Hollande, celui de la FNSEA, ce syndicat qui assassine ses membres depuis 70 ans, celui des \u00e9leveurs eux-m\u00eames. Au jeu de piste appel\u00e9 mondialisation, il y aura toujours plus de perdants que de gagnants. On sait ainsi les causes vraies de la crise perp\u00e9tuelle du cochon\u00a0: d\u00e8s qu\u2019un march\u00e9 nouveau appara\u00eet, les porchers s\u2019empressent de produire \u00e0 tout va de la merde rose. Tel a \u00e9t\u00e9 le cas avec la Russie, la Chine, et m\u00eame l\u2019Union europ\u00e9enne apr\u00e8s le grand d\u00e9sastre de la peste porcine aux Pays-Bas, en 1997. Et puis tout se referme pour la raison que Chinois, Russes ou Bataves ne sont pas manchots. Au bout de quelques ann\u00e9es, ils produisent sur place, ou consomment moins de charcutaille fran\u00e7aise.<\/p>\n<p><strong>Deuxi\u00e8me point<\/strong>\u00a0: cette grandiose folie a une histoire, qui s\u2019appelle industrialisation. Imagin\u00e9e d\u00e8s l\u2019apr\u00e8s-guerre dans les laboratoires de l\u2019Inra par des zootechniciens fous d\u2019Am\u00e9rique, elle est r\u00e9ellement lanc\u00e9e sous De Gaulle, apr\u00e8s 1958. En f\u00e9vrier 1965, visitant le grand Ouest, le ministre de l\u2019Agriculture gaulliste Edgard Pisani l\u00e2che\u00a0: <em>\u00ab La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande \u00bb<\/em>. Le triomphe sera total. L\u2019animal devient une chose, soumise \u00e0 s\u00e9lection g\u00e9n\u00e9tique, ins\u00e9mination artificielle, alimentation industrielle, abattage quasi-automatis\u00e9. Le ma\u00efs-fourrage s\u2019\u00e9tend, des ports comme Lorient se sp\u00e9cialisent peu \u00e0 peu dans l\u2019importation massive de soja. Un soja destin\u00e9 aux animaux, qui ne tardera pas \u00e0 \u00eatre transg\u00e9nique.<\/p>\n<p><strong>Troisi\u00e8me point\u00a0: <\/strong>il \u00e9tait imparablement logique, dans ces conditions, d\u2019en arriver \u00e0 des \u00ab\u00a0fermes\u00a0\u00bb de 1 000 vaches, en attendant 10 000. Rappelons que dans la Somme, pr\u00e8s d\u2019Abbeville, un industriel du BTP \u2013 Michel Ramery \u2013 a d\u00e9cid\u00e9 de construire une usine \u00e0 lait o\u00f9 les vaches sont parqu\u00e9es en attendant la lame du coutelas. Le plaisant de l\u2019affaire, c\u2019est que les \u00e9leveurs locaux, fr\u00e8res jumeaux de ceux qui hurlent aujourd\u2019hui, n\u2019ont strictement rien branl\u00e9. Pendant que la Conf\u00e9d\u00e9ration paysanne prenait tous les risques sur le terrain, d\u00e9montant une partie des b\u00e2timents, la FNSEA gardait le silence. On ne dira jamais assez de mal de ce \u00ab\u00a0syndicat\u00a0\u00bb, qui cog\u00e8re les dossiers agricoles depuis 70 ans. S\u2019il ne devait y avoir qu\u2019un responsable du merdier en cours, ce serait elle. Mais Hollande, qui croit pouvoir s\u2019en servir, adore le monstre.<\/p>\n<p><strong>Quatri\u00e8me point\u00a0: <\/strong>la consommation de bidoche baisse inexorablement. Entre 1960 et 1980, elle a nettement augment\u00e9 dans un pays qui d\u00e9couvrait les Trente Glorieuses et l\u2019hyperconsommation. Et puis moins jusqu\u2019en 1992. Depuis cette date, c\u2019est la cata. On boulotte environ 89 kilos de viande par an et par habitant, contre 100 kilos il y a 25 ans. Bien que les explications soient complexes, il faudrait \u00eatre niais pour oublier le veau aux hormones, la vache folle, le poulet \u00e0 la dioxine ou la grippe porcine. Cela tombe bien, car le mod\u00e8le est condamn\u00e9. D\u2019abord parce qu\u2019il occupe des surfaces g\u00e9antes au d\u00e9triment des c\u00e9r\u00e9ales, seules capables de nourrir dix milliards d\u2019humains. Ensuite parce que l\u2019\u00e9levage est responsable de pr\u00e8s de 20 % des \u00e9missions de gaz \u00e0 effet de serre. Lutter contre le d\u00e9r\u00e8glement climatique, c\u2019est lutter contre l\u2019\u00e9levage industriel.<\/p>\n<p><strong>Cinqui\u00e8me point\u00a0: <\/strong>o\u00f9 sont pass\u00e9s les animaux\u00a0? Dans cette histoire, nul ne pense aux millions de porcs, poulets, pintades, oies, canards, bovins encaban\u00e9s et piquous\u00e9s de partout. Resplendissants dans les panth\u00e9ons de l\u2019Antiquit\u00e9, ils ne sont plus que des ombres dans cet immense pand\u00e9monium o\u00f9 grouillent les tueurs. En 2007, un milliard 46 millions et 562 000 animaux ont \u00e9t\u00e9 but\u00e9s dans des abattoirs fran\u00e7ais estampill\u00e9s. Depuis, le chiffre ne bouge gu\u00e8re. Leur vie, c\u2019est la mort.<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je viens de lire ce petit bouquin en me promenant dans la fac d&rsquo;Orsay. 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