Claude Rochet : Comprendre Machiavel

Une intervention passionnante au Cercle Aristorte

 

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Qui est Ayn Rand ?

Par Johnathan Razorback, dans Contrepoints

[…]

Conclusion

Personne ne songerait à élever l’existence mouvementée de Ayn Rand au rang de modèle à suivre. Le caractère intransigeant de sa personne et le fonctionnement sectaire de ses successeurs désignés incitent à une méfiance légitime, tout comme ces jugements parfois un peu court vis-à-vis de la tradition philosophique11.

Néanmoins, les turpitudes de la vie romanesque de Rand ne constituent pas le commencement d’une critique honnête de son système philosophique12. Il est sidérant de voir classer une ardente individualiste ayant passé sa vie à défendre les droits inaliénables de l’individu contre les empiétements du collectif ou les abus de l’État comme une « fasciste », une « social-darwiniste » ou pire encore.

Mais la médiocrité et la malhonnêteté intellectuelle ne se limitent pas à une association avec les extrêmes qu’aucune preuve ne vient corroborer. Nous l’avons vu, certains récusent tout simplement à Ayn Rand la dignité de philosophe.

C’est une hostilité étrange, que l’on hésite à expliquer par la haine nue ou par une ignorance crasse de son œuvre. Lorsque Rand prend position dans la Querelle des Universaux ou traite de la formation des concepts (dans son Introduction à l’Épistémologie Objectiviste), elle s’occupe précisément d’épistémologie et de théorie de la connaissance. Lorsqu’elle traite des premiers principes de la réalité, de la nature humaine ou du problème du meilleur régime politique, elle fait bel et bien de la métaphysique et de la philosophie politique. Tout au plus peut-on discuter de la valeur de ses thèses philosophiques, afin de déterminer si Rand mérite (ou non) d’être considérée comme une philosophe de premier plan. Mais il est tout simplement absurde de nier que son activité soit autre chose que de la philosophie. Et sans doute de si insensées négations ne peuvent-elles être que le produit d’esprits dont la seule idée consiste à n’en avoir aucune.

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Roland Gori – La Fabrique des Imposteurs

Nous avons regardé cette intervention de Roland Gori à l’Université Permanente de Nantes hier samedi soir avec Antonin et Véronique.

Comment construire son être ontologique, dans une société où c’est la survie qui est organisée pour ceux qui se conforment

 

 

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Lettre à un paysan sur ce vaste merdier qu’est devenue l’agriculture – Fabrice Nicolino

Je viens de lire ce petit bouquin en me promenant dans la fac d’Orsay. Lire en marchant : la bonne idée !

Il fait le constat de la main-mise par une poignée d’industriels déterminés sur la vie de millions d’agriculteurs dans la France conquérante des années 1950, et montre la façon dont ils ont été décimés (au sens propre !) depuis lors.

On a envie de voir des solutions, mais ce petit opus en manque cruellement.

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Lettre à un paysan sur ce vaste merdier qu’est devenue l’agriculture

Source : Lettre à un paysan sur ce vaste merdier | Planète sans visa
Agriculture(s), Industrie et propagande

Je n’attends plus que le goudron et les plumes. Ou la bouse et et les cornes, faudra voir. Car je vais publier le 17 septembre un livre qui ne plaira guère à l’agriculture industrielle. Oh que non ! Son titre :  « Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture », aux éditions Les Échappés. La couverture s’orne d’un dessin de mon cher vieil Honoré, flingué le 7 janvier passé par les frères Kouachi. Et cela n’a rien d’un hasard, car Les Échappés sont la maison d’édition de Charlie.

Ce livre, je l’avais écrit l’an passé, et il devait sortir en janvier 2015. Et puis il s’est passé que mes amis sont morts, que d’autres ont été charcutés par les balles. J’ai pour ma part reçu trois balles, et je prends encore de la morphine. Le livre, bien que sorti de l’imprimerie, est resté en carafe jusqu’à aujourd’hui. Or vous savez que demain est le grand jour du débarquement. 1000 ou 1500 tracteurs vont bloquer le périphérique parisien pour obtenir des aides encore plus massives que celles qui sont déjà accordées aux éleveurs. Il va sans dire que je comprends le désespoir des paysans acculés, endettés, souvent conspués. Je les comprends, mais pardi, je ne partage aucun de leurs points de vue. Je vais donc, une fois de plus, me faire mal voir. Très.

Vous trouverez ci-dessous deux choses. D’abord un extrait de mon livre, qui vous fera envie, je l’espère, d’en savoir plus. Je compte évidemment sur vous pour faire connaître son arrivée. Tous les moyens peuvent être utilisés, du simple carnet d’adresses aux désormais fameux réseaux sociaux. Donc, un extrait, suivi d’un papier publié par Charlie au début du mois passé.

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L’EXTRAIT (un morceau du chapitre 7)

(J’évoque ci-dessous les ingénieurs du génie rural et des eaux et forêts (Igref), structure qui, sous un nom ou un autre, commande)

Je ne peux pas tout te raconter ici, mais je suis sûr que dans ton village ou autour, tu as entendu parler de leurs prouesses. Toute l’architecture du ministère de l’Agriculture – et en partie de celui de l’Environnement, créé en 1971 -, c’est eux. Toutes les administrations centrales, presque toutes les directions départementales de l’agriculture (DDA), l’Office national de forêts (ONF), et un nombre proprement incalculable de trucs et machins publics ou parapublics ont été, sont ou seront dirigés par cette « noblesse d’État » analysée par Pierre Bourdieu dans un livre du même nom. Ils survivent à tous les changements de régime, guerres et révolutions comprises. Comment ne mépriseraient-ils pas ces ministres qui viennent se pavaner un an ou deux sous des ors dont ils ne savent rien, quand les ingénieurs ont tout pensé, planifié et réalisé depuis des dizaines d’années, sinon des siècles ?

Pour en revenir à ton cas personnel, Raymond, je n’aurai qu’un mot, celui de remembrement. Celui-là, je suis certain que tu le connais. Pour les ingénieurs, pour les politiques, pour les « syndicalistes » paysans, pour les chercheurs de l’Inra, il fallait faire exploser le cadre foncier hérité de 1000 ans d’histoire. Je vais te dire : comme c’était chiant ! Comme le lacis des propriétés agricoles était compliqué ! Les héritages et leurs infernales règles, les spoliations, les expropriations, les révolutions avaient transformé la carte du monde paysan en un labyrinthe dépourvu du moindre fil d’Ariane.

Je me souviens d’une discussion d’il y a vingt ans avec Bernard Gérard, alors délégué en Bretagne du Conservatoire du Littoral. Il cherchait à acheter en notre nom à tous des propriétés situées près de la pointe du Raz, dans le Finistère. Et il m’avait montré sur la carte combien c’était difficile. On y voyait les marques du passé, sous la forme de bandelettes de terre de quelques dizaines de mètres de largeur, sur peut-être 200 mètres de longueur. Pour chaque bande, un héritier. C’est ainsi que les familles paysannes réglaient le sort de leur bien. En le divisant sans cesse et sans fin entre les héritiers de la maison, jusqu’à rendre l’avenir impossible.

Ce jour-là, j’ai compris que les campagnes pouvaient, devaient être changées. Aucune structure ne doit rester trop longtemps dans la poussière du temps. J’en suis bien d’accord. Mais fallait-il vraiment ravager ? Fallait-il imposer la loi abstraite des machines et du fric à ce qui était tout de même une fabuleuse manière de vivre ? Qui étaient ces Igref pour oser détruire le sens d’une présence millénaire, le nom des buttes et des champs et des chemins creux et des rus ?

On trouve dans un article de Jean Roche, Inspecteur général du Génie rural, paru en 1951 (Les aspects essentiels du remembrement rural en France) la teneur, et même la saveur de ce qui allait se passer. Citant Henry Pattulo, auteur d’un livre sur l’état de l’agriculture, en 1758, Roche, 200 ans plus tard, note : « Le remembrement des terres n’est pas, en France, un problème nouveau ; les conséquences néfastes pour la culture du parcellement des exploitations ont été dénoncées depuis fort longtemps (…) Que dirait aujourd’hui Pattullo, en voyant des tracteurs condamnés à évoluer sur nos parcelles de culture actuelles dont la surface moyenne est voisine de 75 ares ? ».

Oui, Raymond, qu’aurait dit ce Pattulo que l’on convoquait ainsi près de deux siècles après sa mort ? L’horrible situation ne pouvait durer plus longtemps : les machines devaient pouvoir passer librement sans tous ces repères dans le paysage – autant d’obstacles – que les hommes avaient imaginés pendant ce si long apprivoisement des terres de France.

Et passant sans entrave, elles feraient des miracles, ainsi que le précisait un peu plus loin, dans le même article, l’Inspecteur Jean Roche : « On conçoit donc que les avantages directs du remembrement, qui sont considérables, ont fait l’objet de nombreuses études et l’on peut traduire d’une manière simple en indiquant qu’en moyenne l’augmentation de rendement peut atteindre 15 % et la diminution des frais d’exploitation 30 %. Mais le remembrement ne peut donner son plein effort que s’il tend, à l’intérieur d’une exploitation déterminée, à donner une structure d’accueil convenable à la traction mécanique ».

Le remembrement avait pu exister et remodeler au passage quelques centaines de milliers d’hectares, mais ce qui commence dans les années Cinquante est une révolution des paysages et un incroyable hold-up sur les terres. Je suis bien certain que tu as vu cela de près, et je serai donc rapide, Raymond. Soit une commune quelconque. Un proprio a l’intuition qu’il a tout à gagner d’une nouvelle répartition des terres. Il envoie une demande au préfet, qui réunit une Commission Communale d’Aménagement Foncier (CCAF). Celle-ci est pleine de proprios triés sur le volet, d’un juge, de trois envoyés de la Chambre d’agriculture, eux aussi triés sur le volet, et de deux représentants de la direction départementale de l’agriculture (DDA), aux mains des Igref. Dans cette sinistre comédie, les Igref sont le moteur et l’accélérateur, car ils ont dans leur tête le schéma d’ensemble : place au neuf !

En théorie, il s’agit d’un échange. Monsieur A donne à monsieur B un bout de terre et reçoit en échange un autre bout de valeur agronomique équivalente. À terme, la carte agricole est redessinée, les propriétés rassemblées, agrandies, et la sacrosainte productivité explose. Une association foncière achève le boulot sous la forme de nouveaux chemins agricoles, de « recalibrage » de ruisseaux, tous travaux sur lesquels les Igref touchent des « indemnités compensatoires ». C’est l’une des clés de la construction. Ils touchent. Sur les installations d’irrigation pour les terres trop sèches, sur le drainage des terres trop humides, sur le moindre arrachage d’une haie ou d’un arbre. Tout le monde est content, sauf les innombrables victimes du changement, auxquelles ce dernier est imposé par la loi. Impossible de dire non ! Inutile !

L’histoire de ce colossal désastre technocratique reste à écrire, et ne le sera peut-être jamais. Où sont les sources ? Mortes sans laisser la moindre adresse à ceux de l’avenir. À l’arrivée, 17 millions d’hectares – 170 000 km2 ! – sur 29,5 millions d’hectares de Surface agricole utile (SAU) ont été remembrés. Sur les cartes les plus fines, celles au 1/25 000, le tracé des parcelles est méconnaissable. Bien sûr ! bien sûr, le remembrement a aussi, au passage, amélioré quantité de situations injustes, parfois infernales. Ce n’est pas le principe du mouvement qui est en cause, mais ses objectifs et son déroulement en Blitzkrieg. Prenons l’exemple affreux de Geffosses, dans la Manche. En octobre 1983 – car cela a duré et dure encore -, Georges Lebreuilly, petit paysan, apprend qu’un remembrement est prévu. Jusqu’ici père peinard, avec ses 25 vaches et ses 20 hectares de prairies naturelles, il va se transformer en activiste.

La réunion de lancement ? Sous la conduite de la DDA bien sûr, et donc des Igref, en présence de propriétaires qui sont aussi conseillers municipaux, le grand chambardement est programmé. Une bataille au couteau commence, qui voit Lebreuilly devenir maire, qui voit Lebreuilly se jeter sous les chenilles des bulldozers, pour sauver un chemin creux. 160 gendarmes rétablissent l’ordre officiel, et pour finir, après la découverte par Lebreuilly de singulières pratiques concernant les travaux « publics », un armistice est conclu. D’un côté, l’essentiel du remembrement est fait, avec par exemple le bétonnage de l’ancien chemin-rivière où Georges allait se promener le dimanche. De l’autre, 80 km de haies ont été sauvés in extremis. Il aurait fallu 10 000 de ce Georges Lebreuilly, qui fit élever sur place, en 1994, un monument aux victimes du remembrement. On y peut lire : « C’est parce qu’ils sont subi la tyrannie du système administratif que des hommes ont édifié ce monument. Opprimés mais debout pour défendre la liberté et les droits de l’homme ».

Je te parlais plus tôt du monument aux morts de Cazalrenoux, et comme tu le vois, il y a bien des manières de mourir. On peut même être vivant et transporter avec soi le souvenir de morts anciennes. Il y a huit ans, j’ai rencontré en Bretagne Bruno Bargain, qui est l’un de nos grands ornithologues. Il passe une partie de chacun de ses étés dans la baie d’Audierne, à baguer des piafs de 12 grammes en partance pour l’Afrique tropicale. C’est aussi un Breton, qui fut un gosse du bocage, quand ce mot désignait un équilibre déroutant entre les ressources du lieu, bêtes comprises, et ses fragiles habitants humains.

À Plonéour-Lanvern, alors que nous étions arrêtés devant une morne étendue, il m’avait dit : « On ne peut pas se rendre compte. La blessure est si profonde ! Est-ce que tu vois ce champ tout au loin, dont le bout touche le clocher ? Dans mon enfance, il y avait à la place dix parcelles, peut-être plus. Avec des centaines de rangées d’arbres dans tous les sens, qui créaient une sorte de mystère. Qu’y avait-il derrière le talus ? ».

Le dimanche de Pâques, Bruno se levait et partait à pied avec son grand-père, passant d’un champ de patates à un carré de luzerne, suivant un chemin creux, poussant la porte d’une haie dense, qui ouvrait sur un nouveau petit pays. Le but du voyage était de ramener dans la casquette des œufs de merle ou de grive, pour préparer à la maison la grande omelette du jour de fête. Bruno : « Il y avait des nids partout, à profusion. Chaque parcelle abritait sa compagnie de perdrix grises ». Et question oiseaux, je répète qu’il sait de quoi il parle.

Ainsi disparut la Bretagne. Selon les estimations de Jean-Claude Lefeuvre, un universitaire de réputation mondiale, 280 000 kilomètres de haies et de talus boisés auraient été arasés dans cette région entre 1950 et 1985. 280 000 km. Soit 7 fois le tour de la Terre. Pour la seule Bretagne.

C’est à pleurer, et je te jure bien que certains soirs, pensant à ce merdier si désespérant, je n’en suis pas bien loin. Mais au fait, ces Igref dont je te rebats les oreilles, que sont-ils devenus dans la tourmente ? Précisons tout de suite que, malgré leur pouvoir immense, ils n’ont jamais été plus de 1500 en activité. Mais quelle activité ! En 2009, l’imagination bureaucratique au pouvoir décide de fusionner le corps des Igref avec celui des Ponts et Chaussées, ce qui donnera une énorme boursouflure techno appelée corps des Ingénieurs des ponts, des eaux et des forêts (Ipef).

Les ingénieurs des Ponts sont une caste voisine, née en 1716, entièrement vouée à la révolution industrielle. Ses ingénieurs – un peu plus de 1500 en 2009, année de la fusion – ont démembré la France comme bien peu. On leur doit canaux et rivières « rectifiées », équipements touristiques et barrages, routes et autoroutes, ports et aéroports, châteaux d’eau et ronds-points, et même un peu de nucléaire sur les bords. Inutile de dire que l’alliance des Igref et des Ponts nous prépare de nouvelles surprises, dont les nanotechnologies ne sont que l’un des nombreux hors d’œuvres. La droite avant 2012 avait dans ses premiers rangs des Igref de poids, comme Nathalie Kosciusko-Morizet. La gauche, après 2012, aussi. On ne parle pas encore beaucoup de Diane Szynkier, animatrice du pôle écologique du candidat François Hollande. Cela viendra certainement. Elle est jeune, compétente, Igref. Son heure viendra donc.

Raymond, ne va surtout pas croire que je ricane en mon for intérieur d’avoir ainsi ferraillé contre tous ces si braves gens. Même si je rigole un peu, c’est pour mieux cacher le reste. Allons, n’en restons pas là. Le philosophe Paul Ricœur a donné au journal Le Monde, dans son édition du 29 octobre 1991 un entretien dont j’extrais ceci : « Il ne s’agit pas de nier l’existence de domaines où des compétences juridiques, financières ou socio-économiques très spécialisées sont nécessaires pour saisir les problèmes. Mais il s’agit de rappeler aussi, et très fermement, que, sur le choix des enjeux globaux, les experts n’en savent pas plus que chacun d’entre nous. Il faut retrouver la simplicité des choix fondamentaux derrière ces faux mystères ». C’est pas si mal résumé.

 

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture par Nicolino

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LE PAPIER PUBLIÉ PAR CHARLIE LE MOIS PASSÉ

Veaux, vaches, cochons et tueurs

Les éleveurs de bidoche refusent de nommer le vrai responsable de cette énième crise. Car il s’agit de leur système : l’industrialisation de l’élevage et la mondialisation ont conduit droit au chaos. Et les vraies grandes victimes sont les bêtes. Avant ceux qui les mènent à l’abattoir.

On a déjà vu la scène, mais cette fois, c’est la grosse peignée. L’éleveur de charolais étripe le vigile d’Auchan avant d’étrangler le vétérinaire de l’abattoir. Ce que voyant, le charmant porcher industriel attaque à la grenade la sous-préfecture et chourave 28 tonnes d’hormones de croissance pour doper sa production. Sûr qu’il faudrait faire quelque chose pour ces ploucs qui triment au cul de leurs bêtes robotisées. Mais quoi ? Commençons par dire la vérité.

Premier point : ce système délirant est le leur. Celui de Le Foll et Hollande, celui de la FNSEA, ce syndicat qui assassine ses membres depuis 70 ans, celui des éleveurs eux-mêmes. Au jeu de piste appelé mondialisation, il y aura toujours plus de perdants que de gagnants. On sait ainsi les causes vraies de la crise perpétuelle du cochon : dès qu’un marché nouveau apparaît, les porchers s’empressent de produire à tout va de la merde rose. Tel a été le cas avec la Russie, la Chine, et même l’Union européenne après le grand désastre de la peste porcine aux Pays-Bas, en 1997. Et puis tout se referme pour la raison que Chinois, Russes ou Bataves ne sont pas manchots. Au bout de quelques années, ils produisent sur place, ou consomment moins de charcutaille française.

Deuxième point : cette grandiose folie a une histoire, qui s’appelle industrialisation. Imaginée dès l’après-guerre dans les laboratoires de l’Inra par des zootechniciens fous d’Amérique, elle est réellement lancée sous De Gaulle, après 1958. En février 1965, visitant le grand Ouest, le ministre de l’Agriculture gaulliste Edgard Pisani lâche : « La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande ». Le triomphe sera total. L’animal devient une chose, soumise à sélection génétique, insémination artificielle, alimentation industrielle, abattage quasi-automatisé. Le maïs-fourrage s’étend, des ports comme Lorient se spécialisent peu à peu dans l’importation massive de soja. Un soja destiné aux animaux, qui ne tardera pas à être transgénique.

Troisième point : il était imparablement logique, dans ces conditions, d’en arriver à des « fermes » de 1 000 vaches, en attendant 10 000. Rappelons que dans la Somme, près d’Abbeville, un industriel du BTP – Michel Ramery – a décidé de construire une usine à lait où les vaches sont parquées en attendant la lame du coutelas. Le plaisant de l’affaire, c’est que les éleveurs locaux, frères jumeaux de ceux qui hurlent aujourd’hui, n’ont strictement rien branlé. Pendant que la Confédération paysanne prenait tous les risques sur le terrain, démontant une partie des bâtiments, la FNSEA gardait le silence. On ne dira jamais assez de mal de ce « syndicat », qui cogère les dossiers agricoles depuis 70 ans. S’il ne devait y avoir qu’un responsable du merdier en cours, ce serait elle. Mais Hollande, qui croit pouvoir s’en servir, adore le monstre.

Quatrième point : la consommation de bidoche baisse inexorablement. Entre 1960 et 1980, elle a nettement augmenté dans un pays qui découvrait les Trente Glorieuses et l’hyperconsommation. Et puis moins jusqu’en 1992. Depuis cette date, c’est la cata. On boulotte environ 89 kilos de viande par an et par habitant, contre 100 kilos il y a 25 ans. Bien que les explications soient complexes, il faudrait être niais pour oublier le veau aux hormones, la vache folle, le poulet à la dioxine ou la grippe porcine. Cela tombe bien, car le modèle est condamné. D’abord parce qu’il occupe des surfaces géantes au détriment des céréales, seules capables de nourrir dix milliards d’humains. Ensuite parce que l’élevage est responsable de près de 20 % des émissions de gaz à effet de serre. Lutter contre le dérèglement climatique, c’est lutter contre l’élevage industriel.

Cinquième point : où sont passés les animaux ? Dans cette histoire, nul ne pense aux millions de porcs, poulets, pintades, oies, canards, bovins encabanés et piquousés de partout. Resplendissants dans les panthéons de l’Antiquité, ils ne sont plus que des ombres dans cet immense pandémonium où grouillent les tueurs. En 2007, un milliard 46 millions et 562 000 animaux ont été butés dans des abattoirs français estampillés. Depuis, le chiffre ne bouge guère. Leur vie, c’est la mort.

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Les vers de terre, véritables « ingénieurs du sol » – A2C le site de l’agriculture de conservation

Les vers de terre, véritables « ingénieurs du sol »

Source : Les vers de terre, véritables « ingénieurs du sol » – A2C le site de l’agriculture de conservation

Ce sont d’insatiables et inépuisables tubes digestifs. Les vers de terre peuvent avaler jusqu’à 400 tonnes par hectare et par an ! En dix ans, ils sont capables de digérer l’intégralité de la couche arable d’un sol sur 25 centimètres de profondeur. Les populations de lombriciens il existe une centaine d’espèces en France ingèrent et malaxent sans relâche la litière végétale en décomposition à la surface du sol et la rejettent sous forme de boulettes fécales, aussi bien à la surface du sol sur lequel apparaissent ces « turricules » ou plus en profondeur dans leurs galeries. Ils brassent ainsi la matière organique et la matière minérale du sol. « Ils créent des complexes organo minéraux sous forme de microagrégats, le meilleur du sol. C’est ce qui lui donne sa structure grumeleuse », explique le spécialiste de la faune du sol Daniel Cluzeau, du laboratoire écosystèmes, biodiversité, évolution, du CNRS et de l’université de Rennes I.

Le ver de terre, objet d’étude insolite, est, ces toutes dernières années, source d’un véritable intérêt scientifique. Il faut dire qu’à mesure qu’il disparaît des sols de France, on lui prête un rôle de plus en plus décisif dans leur bonne santé. Une prairie permanente non traitée abrite 150 à 300 individus au mètre carré, appartenant à une dizaine d’espèces différentes de lombriciens, soit une tonne à 2,5 tonnes de vers de terre par hectare. Dans un champ de céréales ou un vignoble, soumis de longue date à une pratique agricole très intensive, des reliquats de populations un à trois vers de terre au mètre carré, soit 50 kg à l’hectare ont pu être recensés.

Le sol ayant une grande capacité d’amortissement et le réseau de galeries pouvant perdurer une dizaine d’années après la disparition des vers, l’ampleur du dommage n’est perceptible qu’à retardement. Alors, « le jour où les problèmes apparaissent, l’état de dégradation est très avancé », déplore Daniel Cluzeau. C’est qu’en quelques années, l’aide des lombriciens est apparue décisive. Les plus petits (les épigés), de moins de 5 cm, vivent à la surface et oeuvrent à la fragmentation du couvert végétal. Les moyens (les endogés) mesurent jusqu’à 20cm. Ils restent sous terre, se nourrissent de matière organique déjà dégradée et creusent un réseau de galeries horizontales petites et ramifiées. Et il y a les rois (les anéciques), les plus grands vers de terre, de 10 à 110 cm, inégalables mineurs de fond, qui forent des galeries verticales, jusqu’à trois mètres de profondeur, dans un incessant va et vient entre les couches profondes et la surface où ils viennent se nourrir la nuit pour échapper aux prédateurs qui raffolent de cet apport en protéines. Mais pire que les oiseaux, renards ou sangliers, la charrue est leur ennemi numéro un. D’aucuns aujourd’hui renoncent au travail mécanisé pour laisser oeuvrer ces ingénieurs du sol. Car l’architecture de leurs galeries est un vrai don de la nature. Ce réseau de canalisations jusqu’à 500 m linéaires par mètre carré ! assure à la fois une respiration du sol et une bonne pénétration des eaux. La porosité accroît la capacité de rétention de l’eau qui ne ruisselle pas ni ne s’écoule trop vite en profondeur. La microflore a alors le temps d’épurer l’eau avant qu’elle ne gagne les nappes souterraines. Les racines des plantes sauvages ou cultivées se nourrissent des éléments minéraux préparés par les lombriciens et profitent des galeries pour pénétrer plus profondément dans le sol ; cela participe à l’approfondissement de la couche arable.

La disparition de ces précieux architectes n’est cependant pas inéluctable. En multipliant les pratiques positives –non retournement de la terre, couvert végétal, limitation des intrants, etc., Daniel Cluzeau a pu constater qu’au bout de quelques années, les populations résiduelles de quelques unités de vers de terre au mètre carré pouvaient passer à quelques dizaines au mètre carré.

Faut il condamner la pratique du labour ?

Guy Richard, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique.

Au regard des nouvelles fonctions environnementales du sol (stockage du carbone, préservation de la biodiversité, lutte contre l’érosion), le labour systématique présente plusieurs inconvénients. Lors du labour, il y a un retournement du sol, l’ensemble des résidus de la récolte précédente (telle la paille de blé ou les feuilles de betterave) est enfoui. La surface du sol, alors nu, se dégrade plus rapidement sous l’action de la pluie, favorisant le ruissellement générateur d’érosion. Il peut aussi se créer une « semelle de labour », c’est à dire un tassement du sol à 30 centimètres de profondeur (là où les roues du tracteur et la charrue prennent appui), limitant l’infiltration de l’eau et la pénétration des racines. Inversement, s’ils restent en surface, ces résidus de culture jouent un rôle protecteur contre l’action de la pluie. En outre, ils servent de gîte et de couvert à la faune du sol. Il est clair que l’enfouissement de cette nourriture se traduit par une baisse quantitative des organismes vivants dans le sol. De plus, l’action de retournement est préjudiciable aux vers de terre. Enfin, le labour accélère la décomposition et la minéralisation de la matière organique du sol. Le carbone stocké dans la biomasse est alors plus vite relâché dans l’atmosphère. Pourtant, plusieurs arguments ont longtemps plaidé en faveur du labour, notamment parce que celui ci améliore la structure du sol et favorise son aération. Même si l’on peut aujourd’hui obtenir des résultats comparables grâce à de nouveaux outils de travail du sol profond, sans retournement. Et, argument de poids, le retournement est un moyen mécanique de lutte contre les adventices (les mauvaises herbes). Le non labour s’accompagne d’un recours obligatoire aux herbicides, sauf à envisager d’autres moyens de lutte. L’avenir réside certainement dans le bon usage des périodes d’intercultures, c’est à dire dans les cultures intermédiaires (céréales, moutarde colza, radis, etc.) plantées après les récoltes d’été et qui ont uniquement vocation à produire de la biomasse (il n’y a pas production de grain, la culture étant détruite soit par le gel hivernal, soit par un herbicide). Enfin, il convient d’étudier les meilleures rotations de culture, certaines alternances étant naturellement favorables à la lutte contre les adventices. La suppression du labour n’est donc pas une fin en soi.

« La moitié des agriculteurs pourraient l’abandonner »

Frédéric Thomas, agriculteur, directeur de la revue Techniques culturales simplifiées.

À travers le labour systématique, les agriculteurs cherchent à la fois à se débarrasser des débris végétaux et à obtenir une fertilisation naturelle grâce à la consommation d’humus qui s’est transformé en sels minéraux. Mais en oeuvrant ainsi, le sol surexploité finit par s’appauvrir. On peut estimer aujourd’hui que quelque 10 000 agriculteurs dont les exploitations représentent environ 10 % des terres cultivées ont décidé d’opter pour un abandon progressif du travail du sol. Il faut alors plusieurs années avant que le sol ne retrouve un bon niveau d’activité biologique grâce à l’adoption de pratiques positives (couvert végétal, rotation des cultures, etc.). Un agriculteur qui opte pour les techniques culturales simplifiées réalise 20 à 40 % d’économie en coût de mécanisation (notamment sur le poste carburant). Celui qui va plus loin et pratique le semis direct arrive, lui, à diviser par deux sa consommation de carburant. Et cela sans perte de productivité, si les techniques adoptées sont bien maîtrisées. Les partisans du nonlabour arrivent aussi à diminuer les apports d’engrais pour la fertilisation. Reste encore, il est vrai, à régler le problème du recours aux produits phytosanitaires pour le désherbage. Nous y travaillons. Des pays comme le Brésil, plus en avance que nous, en utilisent peu. Nous avons donc devant nous une grande marge de progrès. Cela devrait permettre d’envisager à terme une convergence d’approche avec l’agriculture biologique. Malheureusement, ces techniques sont discréditées en France et peu soutenues par les pouvoirs publics. Il n’est certes pas très étonnant que les industriels de l’agrochimie et du matériel agricole soient peu désireux que les agriculteurs reprennent de l’autonomie de gestion dans leurs champs. Pourtant, ces pratiques sont vertueuses d’un point de vue environnemental, aussi bien pour préserver la qualité des sols que pour limiter les rejets de gaz à effet de serre (grâce à une moindre consommation de carburant et à un meilleur stockage du carbone dans la matière organique). Elles ont aussi montré leur efficacité technique et économique. Elles devraient, de ce fait, pouvoir concerner au moins la moitié des terres cultivées.

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RUSSIE | Le discours d’Andreï Makine à l’Académie française | Main courante

DISCOURSDEM. Andreï MAKINE

Source : RUSSIE | Le discours d’Andreï Makine à l’Académie française | Main courante

Andreï MAKINE

DISCOURS

DE

M. Andreï MAKINE

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M. Andreï Makine, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de MmeAssia Djebar, y est venu prendre séance le jeudi 15 décembre 2016, et a prononcé le discours suivant:

Mesdames et Messieurs de l’Académie,

Il y a trois cents ans, oui, trois siècles à quelques mois près, au printemps de 1717, un autre Russe se rendit à l’Académie, une institution encore toute jeune, quatre-vingts ans à peine, et qui siégeait, à l’époque, au Louvre. La visite de ce voyageur russe, bien que parfaitement improvisée, était infiniment plus éclatante que mon humble présence parmi vous. Il s’agissait de Pierre le Grand! Le tsar rencontra les membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, s’attarda – le temps de deux longues séances – à l’Académie royale des sciences, observa plusieurs nouveautés techniques et réussit même à aider les géographes français à corriger les cartes de la Russie. Il alla aussi à l’Académie française et là il ne trouva présents que deux académiciens. Non que les membres de votre illustre Compagnie fussent particulièrement dissipés mais le tsar, nous l’avons vu, improvisait ses visites sans s’enquérir des règlements ni de l’heure des séances. Néanmoins, les deux académiciens eurent l’élégance d’initier Pierre aux secrets de leurs multiples activités. L’un d’eux cita, bien à propos, Cicéron, son dialogue De finibus bonorum et malorum. Les langues anciennes n’étaient pas encore considérées en France comme un archaïsme élitiste et la citation latine sur les fins des biens et des maux, traduite en russe par un interprète, enchanta le tsar:«Un jour, Brutus, où j’avais écouté Antiochus comme j’en avais l’habitude avec Marcus Pison dans le gymnase dit de Ptolémée […], nous décidâmes de nous promener l’après-midi à l’Académie, surtout parce que l’endroit est alors déserté par la foule. Est-ce la nature, dit Pison, ou une sorte d’illusion, […] mais quand nous voyons des lieux où nous savons […] que demeurèrent des hommes glorieux, nous sommes plus émus qu’en entendant le récit de leurs actions ou en lisant leurs ouvrages…»

L’enthousiasme de Pierre le Grand fut si ardent que, visitant la Sorbonne, il s’inclina devant la statue de Richelieu, l’embrassa et prononça ces paroles mémorables que certains esprits sceptiques prétendent apocryphes:«Grand homme, je te donnerais la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l’autre.»

Le tsar embrassa aussi le petit Louis XV, âgé de sept ans. Le géant russe tomba amoureux de l’enfant-roi, sans doute percevant en ce garçonnet un contraste douloureux avec son propre fils, Alekseï, indigne des espoirs paternels. Mais peut-être fut-il touché, comme nous le sommes tous, quand nous entendons un tout jeune enfant parler librement une langue, pour nous étrangère, et dont nous commençons à aimer les vocables. Oui, cette langue française qui allait devenir, bientôt, pour les Russes, la seconde langue nationale.

Non, ce n’est pas cette passion linguistique qui traça l’itinéraire du tsar. Son programme, si je puis dire, était bien plus pratique: la manufacture des Gobelins qui allait inspirer la fabrication des tissus en Russie, la Manufacture royale des glaces qui, malgré l’opposition de l’Église orthodoxe, allait faire briller mille miroirs de Saint-Pétersbourg à Moscou et, enfin, Versailles et le défi que le tsar allait lancer en faisant bâtir son Versailles à lui, son Peterhof et ses fabuleuses fontaines…

Cependant, la discussion avec les deux académiciens ne fut pas vaine. Pour la première fois de sa vie, Pierre découvrait un pays qui avait dédié à sa langue une savante Académie, appelée à défendre l’idiome national. Dès le retour du tsar à Saint-Pétersbourg, l’idée de l’Académie russe prend forme et se réalise peu de temps après sa mort.

Mes paroles s’éloignent, pourrait-on penser, du but de ce discours qui doit rendre hommage à cet écrivain remarquable que reste pour nous Assia Djebar. En effet, quel lien pourrait unir le souverain d’une lointaine Moscovie, une romancière algérienne et votre serviteur que vous avez jugé digne de siéger à vos côtés? Ce lien est pourtant manifeste car il exprime la raison d’être même de l’Académie: assurer à la langue et à la culture françaises le rayonnement le plus large possible et offrir à cette tâche le concours des intelligences œuvrant dans les domaines les plus variés.

Assia Djebar avait, en ce sens, un immense avantage sur un Russe, qu’il fût un monarque ou un jeune citoyen de l’Union soviétique. Elle n’avait pas eu à subir le refus de Louis XIV qui, en 1698, pour ne pas froisser son allié, le sultan de la Sublime Porte, évita de recevoir le tsar. Ce refus, nous confie Saint-Simon, «mortifia» le jeune monarque russe. Aucun Rideau de fer n’empêcha la brillante élève algérienne de traverser la Méditerranée, de venir étudier à Paris, au lycée Fénelon d’abord et, ensuite, à l’École normale supérieure. Aucune pression idéologique ne commanda, en France, les choix qu’elle devait faire pour persévérer dans ses études. Aucune censure ne lui opposa un quelconque index librorum prohibitorum. Et même quand la grande Histoire – la guerre d’Algérie – fit entendre son tragique fracas, Assia Djebar parvint à résister à la cruauté des événements avec toute la vigueur de son intelligence. Romancière à l’imaginaire fécond, cinéaste subtile, professeur reconnu sur les deux rives de l’Atlantique – la carrière de la future académicienne est une illustration vivante de ce que la sacro-sainte école de la République avait de plus généreux.

Un destin aussi exemplaire fait presque figure de conte de fées ou, plutôt d’une apothéose où le général de Gaulle apparaît, un jour, en deus ex machina, pour aider l’universitaire et la militante pro-F.L.N. Assia Djebar à réintégrer ses fonctions.

Cette vie, d’une richesse rare, est trop bien connue pour qu’on soit obligé de rappeler, en détail, ses étapes. Maintes thèses universitaires abordent l’œuvre d’Assia Djebar. Ses étudiants, en Algérie, en France, aux États-Unis, perpétuent sa mémoire. Des prix littéraires, très nombreux, ont consacré ses textes – depuis Les Enfants du Nouveau Monde jusqu’à La Femme sans sépulture – traduits en plusieurs langues.

Et pourtant, dans cette vie et cette œuvre subsiste une zone mystérieuse qui exerce un attrait puissant sur les étrangers francophones. Cette langue française, apprise, maniée avec une adresse indéniable, étudiée dans ses moindres finesses stylistiques, cette langue donc, que représente-t-elle pour ceux qui ne l’ont pas entendue dans leur berceau? Une appropriation conquérante? Une vertigineuse ouverture intellectuelle? Un formidable outil d’écriture? Ou bien, au contraire, une durable malédiction qui relègue notre langue d’origine au rang d’un patois familial, d’un sabir enfantin, d’une langue fantôme qui ne pourra plus que végéter au milieu des vestiges de nos jeunes années? Apprendre cette langue étrangère, se fondre en elle, se donner à elle dans une fusion quasi amoureuse, concevoir grâce à elle des œuvres qui prétendent ne pas lui être infidèles et même, suprême audace, pouvoir l’enrichir, oui, ce choix d’une nouvelle identité linguistique serait-il une bénédiction, une nouvelle naissance ou bien un arrachement à la terre des ancêtres, la trahison de nos origines, la fuite d’un fils prodigue?

Cette formulation qui peut vous paraître trop radicale reflète à peine la radicalité avec laquelle la question est soulevée dans les livres d’Assia Djebar. «Le français m’est une langue marâtre», disait-elle dans son roman L’Amour, la fantasia. Une langue marâtre! Donc nous avions raison: adopter une langue étrangère, la pratiquer en écriture peut être vécu comme une rupture de pacte, la perte d’une mère, oui, la disparition de cette «langue mère idéalisée» dont parle la romancière.

«Sous le poids des tabous que je porte en moi comme héritage, disait-elle, je me retrouve désertée des chants de l’amour arabe. Est-ce d’avoir été expulsée de ce discours amoureux qui me fait trouver aride le français que j’emploie?»

Le français, une langue marâtre, incapable d’exprimer la beauté des chants de l’amour arabe, une langue aride… Et, en même temps, une langue qui peut servir d’armure à la jeune Algérienne et qui libère son corps:«Mon corps s’est trouvé en mouvement dès la pratique de l’écriture étrangère.» Une langue d’émancipation donc, un parler libérateur? Certes, mais le sentiment de privation, de déchéance même n’est jamais loin:

«Le poète arabe, nous expliquait Assia Djebar, décrit le corps de son aimée; le raffiné andalou multiplie traités et manuels pour détailler tant et tant de postures érotiques; le mystique musulman […] s’engorge d’épithètes somptueuses pour exprimer sa faim de Dieu et son attente de l’au-delà… La luxuriance de cette langue me paraît un foisonnement presque suspect… Richesse perdue au bord d’une récente déliquescence!»

Tel est le dilemme qui se dresse devant la romancière algérienne comme devant tant d’autres écrivains francophones appartenant aux anciennes colonies françaises : une langue maternelle idéalisée, parée de tous les atours de finesse et de magnificence et la langue étrangère, le français, dont l’utilité d’armure intellectuelle et la force émancipatrice ne pourront jamais remplacer le paradis perdu où résonnaient les mélodies du verbe ancestral. Serait-ce un enfermement insoluble?

La Grande Catherine de Russie sembla avoir bien tranché ce nœud gordien. «Voltaire m’a mise au monde», disait-elle, et cette affirmation ne concernait pas l’usage du français qu’elle pratiquait couramment grâce à mademoiselle Cardel et que toute l’Europe éclairée parlait à l’époque. Non, il s’agissait avant tout de l’ouverture au monde intellectuel de la France, à ses joutes philosophiques, à la diversité et à la richesse de ses belles-lettres. Le cas de la grande tsarine apparaît encore plus complexe que la situation d’une jeune Algérienne qui se culpabilisait de son geste de transfuge linguistique. Car Catherine, de langue maternelle allemande, et parfaitement francophone, a toujours été animée d’un désir impérieux de russité. Elle voulait comprendre le peuple de l’immense empire qu’elle eut à diriger toute jeune. Le russe, indispensable outil de gouvernance, est devenu pour Catherine une langue d’intimité, de communion avec l’insondable âme russe, avec la musique de ses paysages, de ses saisons, de ses légendes. Nature passionnée, Catherine se mit à étudier le russe en linguiste amateur, démontrant la témérité de son sens de l’étymologie. «Le Périgord, disait-elle, mais c’est un nom purement russe! “Peré » signifie au-delà. Et “gory » – montagnes. Le Périgord c’est un pays au-delà des montagnes, donc ce sont les Russes qui avaient découvert cette région!» Son entourage à la cour de Saint-Pétersbourg avait le tact de ne pas démentir ces fulgurances lexicologiques, préférant rire sous cape en disant que l’Impératrice réussissait à commettre, en russe, quatre fautes d’orthographe dans un mot de trois lettres. Et c’était, hélas, vrai!

Jusqu’à sa mort, Catherine garderait un accent. Allemand? Français? Allez savoir. Et ses fautes d’orthographe seraient corrigées par le seul homme qui aimait véritablement cette femme, le jeune prince Alexandre Lanskoï.

Malgré toutes ses lacunes idiomatiques, la tsarine a laissé aux Russes un trésor inestimable: le privilège de parler français sans se sentir traître à la Patrie et la possibilité de communiquer en russe sans passer pour un patoisant borné, un inculte, un plouc. Bien sûr le dilemme que nous avons vu surgir si puissamment dans l’œuvre d’Assia Djebar – une langue d’origine, perdue, une langue étrangère, conquise – tourmentait aussi ces francophones russes qui, victimes d’une mauvaise conscience linguistique, se mettaient parfois à dénoncer les méfaits de la gallomanie et l’emprise du cogito français sur l’intellection russe. Le dramaturge Fonvizine consacra une comédie à cette influence française corruptrice des âmes candides. Son héros, un peu simplet, clame sans cesse:«Mon corps est né en Russie mais mon âme appartient à Paris!» Fonvizine compléta cette satire en écrivant ses fameuses Lettres de France où, au lieu de moquer les Russes, lui qui a rencontré Voltaire trois fois, il s’en prend à certaines incohérences de la pensée française:«Que de fois, écrit-il, discutant avec des gens tout à fait remarquables, par exemple, de la liberté, je disais qu’à mon avis, ce droit fondamental de l’homme était en France un droit sacré. Ils me répondaient avec enthousiasme que “le Français est né libre », que le respect de ce droit fait tout leur bonheur, qu’ils mourraient plutôt que d’en supporter la moindre atteinte. Je les écoutais, puis orientais la discussion sur toutes les entorses que j’avais constatées dans ce domaine et, peu à peu, je leur découvrais le fond de ma pensée – à savoir qu’il serait souhaitable que cette liberté ne fût pas chez eux un vain mot. Croyez-le ou non, mais les mêmes personnes qui s’étaient flattées d’être libres me répondaient aussitôt: “Oh, Monsieur, mais vous avez raison, le Français est écrasé, le Français est esclave! » Ils s’étouffaient d’indignation, et pour peu que l’on ne se tût pas, ils auraient continué des jours entiers à vitupérer le pouvoir et à dire pis que pendre de leur état.» Involontairement, peut-être, Fonvizine nous laisse deviner que tout en critiquant les cercles éclairés de Paris, il est devenu lui-même très français dans sa manière de mener subtilement une controverse intellectuelle.

Et c’est dans cet apprentissage de la francité que nous découvrons le secret de la solidité des liens entre nos deux civilisations. Non, les Russes n’ont jamais été aveugles: Fonvizine, Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov ont tous exprimé, à un moment de leur vie, le rejet de ce qui pouvait se faire en France ou de ce qui pouvait s’écrire en France. Mais jamais ces grands écrivains n’ont eu l’idée de chercher la cause de ces fâcheuses réalités dans la francité même – et la faiblesse des ouvrages publiés à Paris, dans je ne sais quelle tare congénitale de la langue française. Fonvizine le formulait sur le ton d’un amant trahi:«Il faut rendre justice à ce pays: il est passé maître dans l’art du beau discours. Ici, on réfléchit peu, d’ailleurs on n’en a pas le temps, parce qu’on parle beaucoup et trop vite. Et comme ouvrir la bouche sans rien dire serait ridicule, les Français disent machinalement des mots, se souciant peu de savoir s’ils veulent dire quelque chose. De plus, chacun tient en réserve toute une série de phrases apprises par cœur – à vrai dire très générales et très creuses – et qui lui permettent de faire bonne figure en toute circonstance.» Reconnaissons-le, ce jugement reste actuel si l’on pense au langage politique et médiatique d’aujourd’hui.

Et pourtant le dramaturge russe ne parle que de la manière – abusive, redondante, hypocrite – d’user d’une langue, mais il n’attribue nullement ces défauts-là à la langue française même. Et Dostoïevski, ce grand pourfendeur de l’esprit bourgeois dans la France contemporaine, il salue le génie de Balzac, son art de peindre ces mêmes bourgeois dans La Comédie humaine. «Bonheur, extase! J’ai traduit Eugénie Grandet!»: on oublie souvent que la carrière du jeune romancier russe a débuté par ce cri de joie. Et Tolstoï qui n’hésitait pas à éreinter la production romanesque française, lui, il donnait au jeune Gorki ce conseil de vieux sage:«Lisez les Français!»

Ces écrivains russes n’avaient jamais étudié Ferdinand de Saussure ni, encore moins, Roman Jakobson. Mais ils devinaient, d’instinct, ce distinguo linguistique désormais trivial: la langue et la parole, le dictionnaire et notre façon d’en faire notre usage personnel dans l’infini de ses possibilités. Oui, un dictionnaire, des règles, un corpus fermé, codifié, normatif et la fantaisie de chacun de nous, simples locuteurs ou bien écrivains.

Alors, y aurait-il un sens à blâmer une langue étrangère dans laquelle on écrit, à mettre en doute sa richesse, sa grammaire, à se plaindre de son aridité, lui reprochant de ne pas répondre à toutes les circonvolutions de notre imaginaire d’origine? Non, bien sûr que non. La langue parfaite n’existe pas. Seule la parole du poète atteint parfois les sommets de la compréhension visionnaire où les mots mêmes paraissent de trop. La parole du poète, dans toutes les langues, à toutes les époques. Mais très, très, très rarement.

Notre jeune romancière algérienne était-elle consciente de cette fondamentale neutralité des langues? Sans aucun doute. Sinon, Assia Djebar n’aurait jamais évoqué, à propos du français, cette part d’ombre que l’histoire des hommes dépose au milieu des mots d’un dictionnaire:«Chaque langue, je le sais, entasse dans le noir ses cimetières, ses poubelles, ses caniveaux; or devant celle de l’ancien conquérant, me voici à éclairer ses chrysanthèmes!»

Encore une définition lourde à porter: «la langue de l’ancien conquérant». 1830, la conquête de l’Algérie et la langue française qui serait donc à jamais associée à la violence, la domination, la colonisation.

Comme le ciel de l’entente franco-russe semblerait léger à côté de ces lourds nuages! Serait-ce la raison pour laquelle le français, en Russie, n’a jamais été entaché par le sang de l’histoire? Pourtant, le sang, hélas, a coulé entre nos deux pays et bien plus abondamment que dans les sables et les montagnes de l’Algérie. Soixante-quinze mille morts en une seule journée dans la bataille de la Moskova, en 1812, un carnage pas si éloigné, dans le temps, de la conquête algérienne. Oui, quarante-cinq mille morts russes, trente mille morts du côté français. Mais aussi la guerre de Crimée, dévastatrice et promotrice de nouvelles armes, et jadis comme naguère, l’Europe prête à s’allier avec un sultan ou – c’est un secret de Polichinelle – à armer un khalifat, au lieu de s’entendre avec la Russie. Et le débarquement d’un corps expéditionnaire français en 1918 au pire moment du désastre révolutionnaire russe. Et la Guerre froide où nos arsenaux nucléaires respectifs visaient Paris et Moscou. Et l’horrible tragédie ukrainienne aujourd’hui. Combien de cimetières, pour reprendre l’expression d’Assia Djebar, les Russes auraient pu associer à la langue française! Or, il n’en est rien! En parlant cette langue nous pensons à l’amitié de Flaubert et de Tourgueniev et non pas à Malakoff et Alma, à la visite de Balzac à Kiev et non pas à la guerre fratricide orchestrée, dans cette ville, par les stratèges criminels de l’OTAN et leurs inconscients supplétifs européens. Les quelques rares Russes présents à la réception de Marc Lambron lui ont été infiniment reconnaissants d’avoir évoqué un fait d’armes de plus ou plus ignoré dans cette nouvelle Europe amnésique. Marc Lambron a parlé de l’escadrille Normandie-Niémen, de ses magnifiques héros français tombés sous le ciel russe en se battant contre les nazis. Oui, ce sont ces cimetières-là, cette terre où dorment les pilotes légendaires, oui, cette mémoire-là que les Russes préfèrent associer à la francité.

Comme tous les livres engagés, les romans d’Assia Djebar éveillent une large gamme d’échos dans notre époque. Ces livres parlent des massacres des années cinquante et soixante, mais le lecteur ne peut s’empêcher de penser au drame qui s’est joué en Algérie, tout au long des années quatre-vingt-dix. Nous partageons la peine des Algériens d’il y a soixante ans mais notre mémoire refuse d’ignorer le destin cruel des harkis et le bannissement des pieds-noirs. Et même les mots les plus courants de la langue arabe, les mots innocents (le dictionnaire n’est jamais coupable, seul l’usage peut le devenir), oui, l’exclamation qu’on entend dans la bouche des personnages romanesques d’Assia Djebar, ce presque machinal Allahou akbar, prononcé par les fidèles avec espoir et ferveur, se trouve détourné, à présent, par une minorité agressive – j’insiste, une minorité! – et sonne à nos oreilles avec un retentissement désormais profondément douloureux,évoquant des villes frappées par la terreur qui n’a épargné ni les petits écoliers toulousains ni le vieux prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Il serait injuste de priver du droit de réponse celle qui ne peut plus nous rejoindre et nous parler. À la longue liste des villes et des victimes, la romancière algérienne aurait sans doute eu le courage d’opposer sa liste à elle en évoquant le demi-million d’enfants irakiens massacrés, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Yémen. Qui aurait, aujourd’hui, l’impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifiés sur l’autel du nouvel ordre mondialglobalitaire ?

Assia Djebar ne pouvait ne pas noter cette résonance soudaine que suscitaient ses œuvres. Ainsi, dans son discours de réception à l’Académie, se référait-elle à… Tertullien qui, d’après elle, n’avait rien à envier, en matière de misogynie, aux fanatiques d’aujourd’hui. Que peut-on répondre à cet argument? Juste rappeler peut-être que nous vivons au vingt et unième siècle, dans un pays laïc, et que presque deux millénaires nous séparent de Tertullien et de sa bigote misogynie. Est-ce suffisant pour que certains pays réexaminent la place de la femme dans la cité et dans nos cités ? Et que les grandes puissances cessent de jouer avec le feu, en livrant des armes aux intégristes, en les poussant dans la stratégie du chaos, au Moyen-Orient?

Je ne crois pas que la romancière algérienne ait pu être heureuse de cet imprévisible revif d’intérêt pour des polémiques que, bien sincèrement, elle devait croire dépassées. On la sentait habitée par un désir d’apaisement, de retour vers cette langue rêvée, une langue poétique, dont elle a toujours recherché la musicalité. Et c’est par antiphrase que l’un de ses derniers livres l’exprimait dans son titre: La Disparition de la langue française. Une langue apprise, passionnément explorée, comparée jalousement au palimpseste de sa langue maternelle, une langue que, dans une introspection très lyrique, elle essaye de définir:«Ma langue d’écriture s’ouvre au différent, s’allège des interdits paroxystiques, s’étire pour ne paraître qu’une simple natte au-dehors, parfilée de silence et de plénitude.» Ou encore:«Mon français, doublé par le velours, mais aussi les épines des langues autrefois occultées, cicatrisera peut-être mes blessures mémorielles.» «Mon écriture en français est ensemencée par les sons et les rythmes de l’origine.» «Mon Français devient l’énergie qui me reste pour boire l’espace bleu-gris, tout le ciel.»

Une telle auto-analyse, une longue mélopée mystique dont la compréhension finit par nous échapper comme dans un poème qui viserait un hermétisme mallarméen, cette métalangue pour définir sa propre langue d’écriture, a ses limites, Assia Djebar en était certainement consciente. Elle qui a bien lu Saussure, Jakobson, Barthes et Chomsky, elle savait que dans le travail d’un écrivain toutes ces belles et rotondes épithètes, toutes ces arabesques métaphoriques comptent peu. Et que se demander indéfiniment comment s’entrelacent les prétendus métissages linguistiques, velours, épines et autres nattes parfilées, est un exercice distrayant sans plus. Et que la vocation d’un artiste, quels que soient sa langue ou son mode d’expression, sera toujours cette tâche humble et surhumaine si bien définie par les scholastiques:«Adequatio mentis et rei». Oui, par l’effort de tout son être, faire coïncider sa pensée avec les choses de ce monde. Dans le but prométhéen de dépasser ce monde visible, rempli de haine, de mensonges, de stupides polémiques, de risibles rivalités, de finitudes qui nous rendent petits, agressifs et peureux.

Si l’on me demandait maintenant de définir la vision que les Russes ont de la francité et de la langue française, je ne pourrais que répéter cela: dans la littérature de ce pays, ils ont toujours admiré la fidélité des meilleurs écrivains français à ce but prométhéen. Ils vénéraient ces écrivains et ces penseurs qui, pour défendre leur vérité, affrontaient l’exil, le tribunal, l’ostracisme exercé par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui étouffe votre voix en silence.

Cette haute conception de la parole littéraire est toujours vivante sur la terre de France. Malgré l’abrutissement programmé des populations, malgré la pléthore des divertissements virtuels, malgré l’arrivée des gouvernants qui revendiquent, avec une arrogance éhontée, leur inculture. «Je ne lis pas de romans», se félicitait l’un d’eux, en oubliant que le bibliothécaire de Napoléon déposait chaque jour sur le bureau de l’Empereur une demi-douzaine de nouveautés littéraires que celui-ci trouvait le loisir de parcourir. Entre Trafalgar et Austerlitz, pour ainsi dire. Ces arrogants incultes oublient la force de la plume du général de Gaulle, son art qui aurait mérité un Nobel de littérature à la suite de Winston Churchill. Ils oublient, ces ignorants au pouvoir, qu’autrefois les présidents français non seulement lisaient les romans mais savaient en écrire. Ils oublient que l’un de ces présidents fut l’auteur d’une excellente Anthologie de la poésie française. Ils ne savent pas, car Edmonde Charles-Roux n’a pas eu l’occasion de leur raconter l’épisode, qu’en novembre 1995 le président François Mitterrand appelait la présidente du jury Goncourt et d’une voix affaiblie par la maladie lui confiait:«Edmonde, cette année, vous avez fait un très bon choix…» Par le pur hasard de publication, cette année-là le Goncourt couronnait un écrivain d’origine russe, mais ça aurait pu être un autre jeune romancier que le Président aurait lu et commenté en parlant avec son amie et la grande femme de lettres qu’était Edmonde Charles-Roux. Ceux qui aujourd’hui, au sommet, exaltent le dédain envers la littérature ne mesurent pas le courage qu’il faut avoir pour lancer un auteur inconnu, le défendre et ne pas même pouvoir vivre la joie de la victoire remportée – tel était le merveilleux dévouement de Simone Gallimard qui, quelques semaines avant sa disparition, avait publié Le Testament français au Mercure de France. Ces non-lecteurs ne comprendront jamais ce que cela signifie, pour un éditeur, de monter à bord d’une maison d’édition dans la tempête, de ressaisir la barre, de consolider la voilure, de galvaniser l’équipage et de sauver ce bon vieux navire comme l’a fait, du haut de sa passerelle, le capitaine du Seuil. Non, ceux qui ne lisent pas ne pourront jamais deviner à quoi s’expose, financièrement et médiatiquement, un éditeur en publiant un livre consacré à un soldat oublié, à un obscur lieutenant Schreiber, des souvenirs qu’il faudra imposer au milieu du déferlement des best-sellers anglo-saxons et de l’autofiction névrotique parisienne. L’homme qui a eu le panache d’accepter ce risque, chez Grasset, a balayé mes doutes avec le brio d’un Cyrano de Bergerac:«Avec ce texte, Monsieur, je ne suis pas dans la logique comptable!» Oui, du pur Cyrano. Quelle folie mais quel geste! Et quel dommage que les usages du discours académique m’interdisent, paraît-il, de divulguer le nom de ces deux hommes, de ces deux grands hommes!

La nouvelle caste d’ignorants ne pourra jamais concevoir ce qu’un livre français, oui, un petit livre de poche tout fatigué, pouvait représenter pour les Russes francophones qui vivaient derrière le Rideau de fer. Je me souviens qu’un jour à Moscou, dans les années soixante-dix, j’ai été intrigué par le roman d’un jeune écrivain français, par l’originalité de son titre: Les Enfants de Gogol. Les catalogues de la Bibliothèque des langues étrangères reléguaient cet auteur dans ce qu’on appelait le fonds spécial. Il fallait obtenir une autorisation assortie de trois tampons et consulter ce livre sous l’œil vigilant de la préposée. Les Enfants de Gogol, écrit par Dominique Fernandez. Un auteur donc à la réputation suffisamment sulfureuse pour effaroucher les pudibonds idéologues du régime.

On pouvait aussi tenter sa chance sur le marché noir et acquérir ce livre-là ou un autre au prix moyen de cinq à dix roubles, deux journées de travail pour un Russe ordinaire, l’équivalent d’une centaine d’euros. Mais voyez-vous, Mesdames et Messieurs, personne à cette époque ne parlait du prix excessif des livres. Un Moscovite aurait gagné la réputation du dernier des goujats s’il s’était plaint d’avoir trop dépensé pour un livre de poche français qui avait bravé le Rideau de fer.

On me fera observer que cette haute exigence littéraire n’est plus tenable dans notre bas monde contemporain où tout a un prix mais rien n’a plus de valeur. Parler de la mission prométhéenne de l’écrivain, de l’idéal du verbe poétique, des ultimes combats pour l’esprit sur un donjon assiégé par l’inculture, les diktats idéologiques, les médiocrités divertissantes, n’est-ce pas un acte devenu suicidaire?

Eh bien, quittons cet Olympe de poètes et descendons sur terre, retrouvons-nous dans cette France d’antan, qui n’avait rien d’idyllique, en 1940, par exemple. Au milieu des combats, des blessés, des morts, dans le feu d’une atroce défaite, aux côtés des soldats qui se battent pour l’honneur de leur vieille patrie. Ce ne sont pas des intellectuels ni des poètes, et pourtant l’un d’eux, un presque anonyme lieutenant Ville décide de tracer quelques strophes sur la page de garde dans le Journal des marches du 4e régiment de cuirassiers. Il le fait pour son tout jeune frère d’armes, l’aspirant Schreiber, sachant que la mort peut les séparer d’une minute à l’autre. Un bref poème sans prétention, à la versification impromptue, le seul poème sans doute que le lieutenant ait rédigé durant sa vie:

Écrire une pensée à ce gosse-là, quoi dire?

Sinon qu’un soir, il arrivait au cantonnement

En rigolant comme un enfant!

Un matin de printemps, il pleut du fer mais

Il rigole bien comme un gamin!

Un jour, la frontière de France s’allume,

Il faut être partout où ça brûle et cogner, cogner,

En hurlant aux vieux guerriers:«Souriez, souriez!»

Un crépuscule sombre et rouge. Derrière nous, la mer,

Sur nos têtes, devant nous, l’enfer.

Lui s’en amuse, sort des plaisanteries, comme un titi!

Revenus sur la belle terre de France, hélas, tout est perdu.

On baroude encore pour l’honneur.

Le gosse est toujours là, souriant et sans peur…

Non, le lieutenant Ville n’avait pas l’intention de rivaliser avec Victor Hugo. Ces strophes notées entre deux bombardements témoignaient d’une époque où les enfants apprenaient encore par cœur Corneille et Racine, Musset et Rostand. Cette musique intérieure créait dans leur âme ce qu’on pourrait appeler une «sensibilité littéraire», oui, la compréhension que, même dans les heures où l’homme est réduit à la simple chair à canons, la vie pouvait être rythmée autrement que par la haine sauvage et la peur bestiale des mortels.

Une sensibilité littéraire. Serait-elle la véritable clef qui permet de deviner le secret de la francité?

J’ai cherché à l’exprimer en parlant, dans un livre, du lieutenant Schreiber et de ses frères d’armes. Ce jeune lieutenant français, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, est aujourd’hui parmi nous. Tout au long de nos conversations, son seul désir était de rendre un peu plus pérenne la mémoire de ses camarades morts pour la France. Surtout le souvenir de Francis Gilot, un jeune tankiste de dix-huit ans – dix-huit ans! – tué en août 44, dans la bataille de Toulon.

Le général de Gaulle en parlant de ces combattants oubliés disait avec tout son talent d’écrivain, avec toute sa sensibilité littéraire: «Maintenant que la bassesse déferle, ces soldats regardent la terre sans rougir et le ciel sans blêmir!»

Merci.

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Le monde en « full 3D » selon le directeur de l’innovation d’Engie

Thierry Lepercq, fondateur de Solairedirect et aujourd’hui membre du Comex du groupe en charge de l’innovation et de la recherche, voit grand. Notamment sur l’hydrogène, sur lequel il mise, à terme, comme substitut aux carburants fossiles.

Source : Le monde en « full 3D » selon le directeur de l’innovation d’Engie

Thierry Lepercq, fondateur de Solairedirect et aujourd’hui membre du Comex du groupe en charge de l’innovation et de la recherche, voit grand. Notamment sur l’hydrogène, sur lequel il mise, à terme, comme substitut aux carburants fossiles.

Elon Musk veut aller sur mars avant de s’attaquer au pétrole. Tout l’inverse de Thierry Lepercq, directeur général adjoint en charge de l’innovation, de la recherche et de la technologie chez Engie, qui voit dans les technologies à base d’hydrogène la possibilité, à terme, de se substituer aux énergies fossiles. Signe de l‘intérêt de l’ex. GDF-Suez pour cette technologie encore peu développée en France, c’est lors de l’AG de l’Afhypac (Association française pour l’hydrogène et les piles à combustible) du 14 décembre dernier, organisée pour la première fois au siège du groupe, qu’il s’exprimait ainsi.

Responsabilité historique des grands énergéticiens

Pour Thierry Lepercq, le monde de l’énergie est actuellement bouleversé par plusieurs tsunamis déclenchés par la compétitivité désormais acquise des énergies renouvelables, les progrès réalisés dans les technologies de stockage entrées dans une logique de coût/volume, le développement des mobilités électriques et digitales, l’émergence de l’internet des objets et du big data et les nouvelles technologies telles que l’hydrogène. Le tout concourant à l’avènement d’un monde « full 3D », autrement dit totalement décarboné, décentralisé et digitalisé. Plus question de considérer l’hydrogène comme une niche réservée à des projets pilotes subventionnés, il est temps désormais de passer à une vision industrielle. Une vision « moonshot », comme celle qui a permis à Kennedy d’envoyer un Américain sur la lune. Et Thierry Lepercq de citer Victor Hugo (décidément très sollicité depuis quelque temps par les figures de proue des nouveaux modèles économiques) : « Il n’est rien au monde d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue. »

L’heure cependant n’est pas encore tout à fait venue de faire de l’hydrogène, ce chaînon manquant des systèmes énergétiques territoriaux, le vecteur universel qui doit permettre in fine de se substituer au pétrole, notamment dans la mobilité. Si « la technologie n’est pas encore dans sa « courbe en J » qui caractérise la phase de décollage », « le moment est venu de penser très grand », et il en va, selon Thierry Lepercq, de la « responsabilité historique des grands énergéticiens », et notamment de « la France, qui a su se montrer pionnière à d’autres époques. »

Plus d’énergie, moins chère et pour plus d’usages

Qu’on se le dise, on ne parle plus de « transition » chez Engie, mais de « révolution ». Les cycles d’adoption des nouvelles technologies ne sont pas linéaires, et c’est une nouvelle architecture de l’énergie qui est actuellement en train d’émerger. « Une révolution, c’est plus radical qu’une transition, et plus exigeant pour les entreprises qui doivent s’adapter », reconnaît Thierry Lepercq. Mais c’est aussi, en l’espèce « beaucoup plus d’énergie, beaucoup moins chère, et pour beaucoup plus d’usages. » Un groupe de travail auquel participe Engie vise un coût de la BTU (British Thermal Unit, unité de mesure en vigueur dans les énergies fossiles) à 5$ pour atteindre la compétitivité nécessaire.

Loin de la « stratégie des 20 ans » communément adoptée par les entreprises pour opérer le virage qui s’impose à elles, c’est dès maintenant que le directeur de l’innovation veut embarquer le groupe sur les technologies de demain à très fort potentiel, en visant chaque fois le leadership mondial. A la tête d’Engie Fab (qu’il aime à surnommer la « Moonshot factory »), bientôt implanté à côté de Engie Digital dans le 9ème arrondissement parisien, il supervise la direction recherche/technologie et ses deux laboratoires de Saint-Denis et Bruxelles, ainsi que l’innovation et Engie New Ventures. Ce fonds doté de 150 millions d’euros a déjà investi dans une quinzaine de startups, dont le réseau dédié à l’IoT de Sigfox, les films photovoltaïques de l’allemand Heliatek ou les systèmes à base de piles à combustible hydrogène de Symbio F Cell. «Nous souhaitons nous concentrer sur des participations stratégiques, dans des entités qui peuvent nous aider à devenir des leaders mondiaux», résume Thierry Lepercq.

Elaborer les modèles économiques de demain

Engie Fab, où prévaut une logique entrepreneuriale, se veut également une « fabrique à licornes », grâce à un processus normé fondé sur une méthode d’innovation ouverte qui doit permettre d’élaborer les business models de demain, en collaboration étroite avec les métiers de l’entreprise. À titre d’exemple, le groupe de travail dédié à la mobilité a identifié des axes de travail autour des stations de charge, de la gestion de flottes de véhicules carburant à l’hydrogène, ou encore de services de taxis autonomes, la voiture n’étant qu’un des éléments du système. Sur l’hydrogène, un sujet moins avancé, Engie Fab planche tout à la fois sur la production, le stockage et les usages, dans une logique territoriale.

Dans ce monde de l’énergie en plein bouleversement, la stratégie du groupe repose sur trois piliers : simplifier son portefeuille en se désengageant des énergies carbonées, dynamiser ses activités existantes grâce au digital et lancer de nouveaux business à l’échelle, notamment via des acquisitions. Précisément la mission de Thierry Lepercq et de ses équipes.

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Emmanuel Todd : “Le discours disant que le vote Trump est le vot

Emmanuel Todd : “Le discours disant que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes est absurde, c’est le contraire.”

Source : » Emmanuel Todd : “Le discours disant que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes est absurde, c’est le contraire.”

Emmanuel Todd revient pour Atlantico sur l’élection de Donald Trump aux États-Unis.

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Je crois que c’est l’augmentation de la mortalité des Américains blancs de 45 à 54 ans entre 1999 et 2013 qui m’a fait craquer. La mortalité a un peu baissé pour les Blancs qui avaient fait des études supérieures complètes, elle a stagné pour ceux qui avaient fait des études supérieures incomplètes, elle a augmenté en-dessous de ce seuil, entraînant l’élévation du taux global. Nous en sommes au point où le groupe majoritaire, les Blancs, représentant 72% du corps électoral, est tellement en souffrance que sa mortalité augmente. Les causes de cette augmentation ne sont pas “naturelles” : il s’agit de suicides, d’alcool, de drogue, d’empoisonnements médicamenteux. A l’instinct je me suis dit : à ce stade, le système idéologique néo-libéral peut craquer. Cet indicateur est vraiment le signe que la globalisation économique a fini par conduire à une insécurité individuelle et sociale insupportable même en pays anglo-saxon. Les sondages “sortie des urnes” ont bien montré qu’au fond, la principale motivation du vote Trump était la volonté de changement. Tout sauf ce que représente Clinton.

Au fond, je suis revenu l’autre jour à la première intuition prospective de ma vie, antérieure à mon hypothèse et mes recherches sur la détermination des idéologies par les structures familiales. En 1976, j’avais prédit, à l’instinct, dans La Chute finale, l’effondrement du système soviétique, en me basant, fondamentalement, sur la hausse de la mortalité infantile russe entre 1970 et 1974. Je peux aujourd’hui boucler l’interprétation : la famille communautaire paysanne russe – égalitaire, autoritaire – a bien mené à l’idéologie communiste. Mais à un certain stade, l’absurdité économique et sociale du communisme est devenue telle que la Russie a fini par s’en débarrasser, par transcender sa propre détermination anthropologique. Il se passe aujourd’hui quelque chose du même ordre aux Etats-Unis. Une réalisation exagérée du potentiel idéologique individualiste et inégalitaire de la famille nucléaire absolue anglo-saxonne a mené l’Amérique dans une autre forme d’absurdité. La population finit par réagir et part dans une autre direction. Ce qui se passe en Amérique peut donc sans doute être mis en parallèle, en termes d’importance historique, avec ce qui s’est passé en Russie vers 1990. Dans les deux cas, un taux de mortalité avertit le chercheur. La démographie est tellement plus fiable que l’économie !

La chute du néo-libéralisme succède donc à celle du communisme. Le parallèle s’arrête ici j’espère. Le capitalisme est plastique, multiforme : il devrait permettre une reconstruction assez rapide de la nation américaine..

Vous envisagez le vote Trump comme une réaction démocratique égalitaire. Que faire de la dimension raciale du vote ? Le parti républicain est toujours un parti blanc. Les démocrates protègent les Noirs et les Hispaniques. On parle de Trump comme de l’élu des “petits blancs”

La lecture sociologique de cette élection s’est faite avant tout sur des critères d’éducation et de race. Mais il faut quand même regarder les thèmes électoraux. La campagne américaine a débuté par une double surprise, la montée en puissance de Bernie Sanders et celle de Donald Trump, qui avaient en commun la dénonciation du libre-échange. Sanders a échoué, mais Trump a réussi en s’émancipant idéologiquement du parti Républicain. Je vois bien en France et ailleurs tous ceux qui veulent penser que Trump n’appliquera pas son programme. Mais nous devons accepter de voir la tendance lourde de la société américaine, à gauche autant qu’à droite de l’échiquier idéologique. La véritable idéologie de l’Amérique c’est aujourd’hui ce que j’appelle la “globalization fatigue“. Et d’une certaine façon, le programme de Trump a déjà commencé à être appliqué sous Obama. Les États Unis sont le pays qui a pris le plus de mesures protectionnistes depuis la crise et les dépenses de reconstruction des infrastructures ont déjà débuté. Commençons donc par valider une dimension marxiste de l’interprétation. Et un choix économique.

Il est vrai que Donald Trump a fait ses meilleurs scores chez les non éduqués blancs, mais il reste le fait que Trump est aussi un phénomène de classe moyenne, et qu’il fait un peu mieux que Clinton dans l’électorat blanc éduqué. Les Noirs ont voté à 88% pour Clinton, avec pourtant un taux de participation plus faible que pour Obama. Mais les mouvements les plus importants, par rapport aux élections précédentes, ont bien eu lieu en fonction des niveaux de revenus. Alors que le parti républicain était le parti des riches, il se contente aujourd’hui de faire jeu égal avec le parti démocrate chez ceux qui gagnent plus de 200 000 dollars par an. Globalement certes, on a l’impression que le niveau économique n’est plus tellement déterminant. Mais c’est le résultat d’une mutation extraordinaire : beaucoup de riches ont fui le parti républicain. D’ailleurs, pendant la campagne, l’argent est allé vers le parti démocrate. Wall Street a voté Clinton. Tout comme les chanteurs et acteurs branchés perçus comme “de gauche”, liberal au sens américain, mais qui sont quand même, au fond, des milliardaires qui bénéficient à leur manière de la globalisation.

 

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Le problème racial est en Amérique d’une épaisseur, d’une résistance extraordinaire. Il n’a aucun équivalent en France. Il n’y a pas chez nous de groupes où le taux de mariage mixte soit aussi faible que celui des femmes noires aux États Unis. Loïc Wacquant a bien montré dans Urban Outcast (parias urbains) que les banlieues françaises les plus pourries n’avaient rien à voir avec l’hyperghetto américain. Il y a pire : les États-Unis sont depuis l’origine une démocratie raciale. Les Anglais qui ont fondé l’Amérique ne croyaient pas en l’égalité des hommes. La seule façon d’expliquer leur conversion à un idéal égalitaire démocratique, c’est d’admettre que les Blancs sont devenus égaux en Amérique parce que la notion d’infériorité y a été collée sur des groupes raciaux ; sur les Indiens, puis sur les Noirs.

Comment cette question raciale structure-t-elle aujourd’hui l’espace politique américain ?

Dès Nixon, les Républicains ont utilisé le ressentiment blanc contre la déségrégation et contre l’émancipation politique des Noirs comme un instrument de lutte et de conquête électorale. Subtilement, en utilisant un langage codé, ils ont établi l’idée que l’État Providence (le welfare) était un truc pour les Noirs. Le parti Républicain, le parti de Lincoln et de l’abolition de l’esclavage, est rapidement devenu un parti blanc. La question raciale a été à partir de Reagan un levier fondamental de la révolution néolibérale. C’est largement par racisme que les électorats de Reagan, de Bush père et fils, ont applaudi aux suppressions d’impôts, à la destruction de l’Etat social de Roosevelt. C’est en tapant sur les Noirs que les classes moyennes et les classes populaires blanches se sont autodétruites… Une bonne partie de l’électorat blanc a voté, des décennies durant, contre ses propres intérêts économiques, silencieusement contre les Noirs, bruyamment pour des valeurs religieuses ou contre l’avortement. En 1984, spécifiquement, contre le protectionnisme de Walter Mondale, candidat démocrate écrasé par Reagan. On pourrait dire qu’il s’est agi d’un électorat fou, ou peut-être seulement masochiste. C’est cet électorat raciste et masochiste que les éditorialistes du Washington Post, du New York Times aux Etats-Unis, du Guardian et de l’Independent au Royaume-Uni, et de la presse française, semblent regretter. Ils ont la nostalgie de ces gens qui votaient contre leur intérêt et qui élisaient des Présidents qui réduisaient les impôts et faisaient la guerre en Irak.

 

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Mais ce serait pourtant pour les “élites” françaises le moment d’être lucides et de ne pas refaire en 2017 l’erreur de 1981 : agir à contre temps des pays dominants et leaders, anglo-saxons.

Regardez. La révolution néolibérale démarre avec Thatcher en 1979 et Reagan en 1980 ; en 1981 la France de Mitterrand opère un contretemps exceptionnel. Alors que le virage néolibéral commence, la France amorce un virage soviétique. Elle nationalise. Tout cela pour aboutir, dès 1983, à un retournement mal maitrisé, qui se croit néolibéral mais qui n’est en fait qu’austéritaire. Nos hauts-fonctionnaires naïfs vont finir par concevoir l’euro en le pensant libéral alors qu’il s’agit en fait d’une construction typiquement étatique, presque soviétique dans son désir de domination par en haut de la société.

2017 sera peut-être l’occasion, pour la France, de faire la même erreur, mais à l’envers. Après le Brexit, et Donald Trump, les Anglo-saxons bougent dans le sens de la reconstruction nationale et s’éloignent de l’idéal de la globalisation. Nos candidats de droite, dont l’un sera président, font assaut de néolibéralisme. Tous sont des libre-échangistes bêtas. L’un d’entre eux sera peut-être un nouveau Mitterrand, agissant à contretemps sur la scène mondiale.

 

À Lire en intégralité sur Atlantico, Emmanuel Todd, 15-11-2016

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USA Nassim Taleb nous explique qui vient de se faire écraser par Nicolas Flamel

USA Nassim Taleb nous explique qui vient de se faire écraser

Source : USA Nassim Taleb nous explique qui vient de se faire écraser par Nicolas Flamel

Comme Taleb l’a récemment expliqué sur Medium.com, nous avons aujourd’hui affaire à une classe d’ « intellectuels pourtant idiots ».

Ce à quoi nous assistons tout autour du monde, depuis l’Inde jusqu’au Royaume-Uni, en passant par les Etats-Unis, est une rébellion contre les cercles internes de décideurs politiques et de journalistes qui ne mettent pas leur peau en jeu, contre cette classe paternaliste d’experts semi-intellectuels de l’Ivy league ou tout droit sortis d’Oxford et Cambridge, qui viennent dire au reste d’entre nous 1) ce que nous devons faire, 2) ce que nous devons manger, 3) comment parler, 4) comment penser et 5)… pour qui voter.

Mais le problème, c’est le borgne qui suit l’aveugle : ces membres autoproclamés de l’ « intelligenzia » ne sont pas capable de trouver une noix de coco sur une île de cocotiers. Ils ne sont pas assez intelligents pour définir l’intelligence et établir des circularités. Leur compétence première est de passer des examens écrits par des gens exactement comme eux. Les recherches psychologiques ne se répliquent que dans 40% des cas, les conseils diététiques se trouvent renversés après trente années de phobie du gras, les analyses macroéconomiques fonctionnent moins encore que l’astrologie, la nomination de Bernanke malgré son manque de connaissance des risques, les essais pharmaceutiques qui n’aboutissent aux mêmes résultats que dans un tiers des cas au mieux… Les gens sont désormais parfaitement en droit de croire en leurs instincts ancestraux et d’écouter leur grand-mère (ou Montaigne ou qui que ce soit d’autre qui ait su faire preuve des connaissances classiques). Tous ont certainement de meilleurs antécédents que nos décideurs politiques.

Nous pouvons tous voir que les académico-bureaucrates qui cherchent à diriger nos vies ne sont pas rigoureux, que ce soit en termes de statistiques médicales que de décisions politiques. Ils ne peuvent pas faire la différence entre la science et le scientisme. A leurs yeux, le scientisme est plus scientifique encore que la science véritable. Il est trivial de présenter ce qui suit : ce que les Cass-Sunstein-Richard-Thaler du monde cherchent à nous faire percevoir comme rationnel ou irrationnel ne découle que de leur incompréhension de la théorie de probabilité et de leur usage cosmétique des modèles de premier-ordre. Ils sont enclins à confondre l’ensemble et l’agrégation linéaire de ses composants, comme nous l’avons vu dans le chapitre sur la loi de la minorité.

L’intellectuel pourtant idiot est le produit de la modernité, dont le développement s’accélère depuis le milieu du XXe siècle. Il approche aujourd’hui de son apogée, tout comme ceux qui n’ont jamais pris de risque mais ont su prendre le dessus sur tous les aspects de la vie. Pourquoi ? Simplement parce que, dans de nombreux pays, le rôle du gouvernement est dix fois ce qu’il était il y a un siècle (en termes de pourcentage du PIB). Les intellectuels pourtant idiots semblent omniprésents dans nos vies, mais demeurent une petite minorité qui n’est que rarement visible en-dehors des magasins spécialisés, des médias et des universités. Une majorité des gens ont de vrais emplois, et il n’y en a que très peu de disponibles pour les intellectuels pourtant idiots.

Prêtez attention aux semi-érudits qui se prennent pour des érudits.

Les intellectuels pourtant idiots émettent des stéréotypes sur ceux qui font des choses qu’ils ne comprennent pas sans jamais réaliser que c’est leur propre compréhension qui est limitée. Ils pensent que les gens devraient agir en fonction de leurs meilleurs intérêts et connaissent ces intérêts, notamment pour ce qui concerne les rustres de la campagne américaine et les Britanniques au vocabulaire limité qui ont voté pour Brexit. Quand la plèbe fait quelque chose qui a du sens pour elle, mais pas pour eux, ils utilisent le terme « non-éduqué ». Ce que nous appelons généralement la participation au processus politique, ils appellent « démocratie » lorsqu’elle correspond à leurs attentes, et « populisme » lorsque le vote populaire contredit ses préférences. Les riches Blancs pensent qu’un dollar d’impôts devrait compter pour un vote, les humanistes pensent qu’un homme doit représenter un vote, Monsanto estime qu’un lobbyiste est égal à un vote, et l’intellectuel pourtant idiot s’imagine qu’un diplôme de l’Ivy league ou d’une école étrangère de prestige devrait représenter un vote.

 

Socialement parlant, les intellectuels pourtant idiots sont inscrit au New Yorker. Ils ne blasphèment jamais sur Twitter. Ils parlent d’égalité entre les races et d’égalité économique, mais ne sont jamais allés boire un verre avec un chauffeur de taxi appartenant à une minorité ethnique. Ils ont participé en personne à plusieurs émissions de TED Talks et n’en ratent que peu d’épisodes sur Youtube. Non seulement ils voteraient pour Hillary Monsanto-Malmaison parce qu’elle leur semble susceptible d’être élue, ils perçoivent tous ceux qui ne le feraient pas comme des malades mentaux.

L’intellectuel pourtant idiot possède sur son étagère une copie de la première édition de Black Swan, mais confondent l’absence de preuves et une preuve d’absence. Il pense que les OGM sont une science, et que cette technologie n’est pas différente de la reproduction conventionnelle en conséquence de sa confusion de la science avec le scientisme.

Typiquement, les intellectuels pourtant idiots comprennent la logique du premier ordre, mais pas celle du deuxième ordre (ou plus), ce qui les rend complètement incompétents dans les domaines les plus complexes. Depuis le confort de leur maison suburbaine à double voie de garage, ils ont recommandé le retrait de Kadhafi qu’ils jugeaient être un dictateur, sans réaliser que son retrait aurait des conséquences (n’oubliez pas qu’ils ne mettent rien en jeu et ne souffrent jamais de conséquences).

Les intellectuels pourtant idiots sont membres d’un club de voyageurs privilégiés : s’ils sont des scientifiques sociaux, ils usent des statistiques sans savoir d’où elles sont dérivées (comme Steven Pinker et autres) ; s’ils sont au Royaume-Uni, ils participent à des festivals littéraires ; ils boivent du vin avec leur steak (mais jamais du blanc) ; ils croyaient autrefois que le gras était mauvais pour la santé et ont depuis complètement changé d’avis ; ils prennent des statines parce que c’est ce que leur a recommandé leur médecin ; ils ne comprennent pas l’ergodicité et lorsqu’on leur explique le principe, ils l’oublient en quelques minutes ; ils n’utilisent pas de mots Yiddish en affaires ; ils étudient la grammaire avant d’oser parler une langue ; ils ont des cousins qui ont travaillé avec quelqu’un qui connaît la Reine ; ils n’ont jamais lu Frederic Dard, Libanios d’Antioche, Michael Oakeshot, John Gray, Amianus Marcellinus, Ibn Battuta, Saadiah Gaon, ou Joseph De Maistre ; ils n’ont jamais bu avec des Russes ; ils n’ont jamais bu au point de casser des vitres (ou mieux encore, des chaises) ; ils ne savent pas la différence entre Hécate et Hécube ; ils ne savent pas qu’il n’existe aucune différence entre « pseudo-intellectuel » et « intellectuel » en l’absence de risque ; ils ont mentionné la mécanique quantique au moins deux fois au cours de ces cinq dernières années lors de discussions qui n’avaient rien à voir avec la physique ; ils savent les conséquences qu’ont leurs mots et leurs actions sur leur réputation.

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Trump: cochons de votants! – Causeur

Source : Trump: cochons de votants! – Causeur

Trump: cochons de votants!

Les médias ont encore confondu information et rééducation

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 10 novembre 2016 / Médias Monde Politique

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Voilà des années que les journalistes observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières «déplorables», l’engueulent pour ses votes lamentables et lui prodiguent des leçons de maintien pour élargir son esprit étroit.

Joie d’un électeur de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21973841_000001

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies. Certes, comme on le répète sur France Inter, Trump n’a pas été élu par les seuls ouvriers de l’Amérique périphérique, mais aussi par une Amérique blanche, aisée et conservatrice, bref  c’est un vote réactionnaire a conclu une journaliste soulagée. Il y a sans doute plus de gagnants de la mondialisation parmi les électeurs de Trump que parmi ceux de Marine Le Pen ou du Brexit, peut-être parce que la place dans le processus de production ne dit pas tout d’un homme. Et que, si la demande de réassurance nationale s’accroît à mesure que le revenu baisse, elle n’est pas réductible à un facteur économique.

Le populo est populiste, se lamentent cependant les bonnes âmes qui ont renoncé à sauver le prolétariat ou plutôt en ont élu un nouveau. Alors, pour taper sur la tête des bonnes âmes ou au moins se la payer, le populo utilise, comme le disait Muray, le gourdin qu’il a sous la main, ici Trump, là Brexit et demain, peut-être Marine. Et tant qu’il ne trouvera pas de gourdins plus convenables, il se contentera de ceux-là qui ont au moins l’avantage de faire peur aux bien-pensants, qu’ils soient lecteurs du Monde ou du New York Times où une internaute confessait hier ne rien comprendre au pays où elle vit. Ça c’est sûr et c’est bien le problème. Quelqu’un qui a suivi la campagne à travers ces estimables journaux n’avait aucune chance de comprendre son issue.

« Populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. » 

Je ne sais pas si on a raison d’avoir peur de Donald Trump dont certains de mes amis ne retiennent que le programme keynésien à la Roosevelt, comme si la colère anti-establishment dont il est le porte-parole devait nous faire oublier ses farces et attrapes en tout genre. En tout cas, à l’inverse de Barack Obama qui, accueilli tel le messie, ne pouvait que décevoir, Trump ne pourra nous décevoir qu’en bien.

Je sais en revanche que, populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. Ah oui, Hitler en 1933 aussi. Mais c’est un curieux syllogisme de déduire de la victoire relative du futur Führer dans une élection formellement démocratique que tout vainqueur qui nous déplairait est un héritier d’Hitler. Il y a quelques jours, Le Monde se désolait de ce qu’une partie des Français (suivez mon regard) n’adhérât plus au système démocratique et demandât de l’autorité, comme si les deux étaient antagonistes. Et les commentateurs qui, de Londres à New York, de Paris à Berlin, dénoncent avec constance les résultats des urnes, ne sont-ils pas  en rupture de démocratie ? Est-il bien démocratique d’afficher son mépris pour le cochon de votant ? « Trump se vautre dans le triomphe », titre aujourd’hui le New York Times sans le moindre égard pour les millions d’Américains qui l’ont choisi. Des populistes vous dit-on. Seulement, dans cette démocratie que les journalistes chérissent tant, un mauvais électeur pèse autant qu’un bon (aux Etats-Unis, un petit correctif fait remonter les ploucs).

On l’a répété en boucle, sans en tirer la moindre conséquence : médias, analystes, sondeurs, se sont plantés en beauté. Ils n’ont rien vu venir, parce qu’au lieu de chercher à comprendre, ils s’efforcent de nier ce qui leur déplaît et de rééduquer ceux qui leur désobéissent. Le vote Trump est un bras d’honneur à  ceux qui prétendent savoir, à commencer par les journalistes. Ce qui signifie qu’eux et les autres prêchi-prêcheurs sont au moins en partie responsables du désastre qui les désole. Or, depuis hier, au lieu de se livrer à une salutaire autocritique et de se demander pourquoi ils ne comprennent rien aux sociétés dans lesquelles ils vivent, ils trépignent et redoublent de remontrances à l’égard des électeurs trumpistes.

Désolée chers confrères et autres guides d’opinion, mais vous ne guidez plus grand-chose. Et le vent de panique qui souffle sur le quartier général est un spectacle plus réjouissant que celui de votre ancienne superbe, quand vous vous plaisiez à brûler quelques dissidents pour l’exemple. Aujourd’hui, vos bûchers ne brûlent plus et vos piloris n’intéressent plus personne, tant mieux. L’ennui, c’est que nous allons tous payer le prix de l’incroyable suffisance avec laquelle depuis des années, vous ignorez les aspirations de ceux qu’Orwell appelait les gens ordinaires.

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