Roland Gori – La Fabrique des Imposteurs

Nous avons regardé cette intervention de Roland Gori à l’Université Permanente de Nantes hier samedi soir avec Antonin et Véronique.

Comment construire son être ontologique, dans une société où c’est la survie qui est organisée pour ceux qui se conforment

 

 

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Lettre à un paysan sur ce vaste merdier qu’est devenue l’agriculture – Fabrice Nicolino

Je viens de lire ce petit bouquin en me promenant dans la fac d’Orsay. Lire en marchant : la bonne idée !

Il fait le constat de la main-mise par une poignée d’industriels déterminés sur la vie de millions d’agriculteurs dans la France conquérante des années 1950, et montre la façon dont ils ont été décimés (au sens propre !) depuis lors.

On a envie de voir des solutions, mais ce petit opus en manque cruellement.

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Lettre à un paysan sur ce vaste merdier qu’est devenue l’agriculture

Source : Lettre à un paysan sur ce vaste merdier | Planète sans visa
Agriculture(s), Industrie et propagande

Je n’attends plus que le goudron et les plumes. Ou la bouse et et les cornes, faudra voir. Car je vais publier le 17 septembre un livre qui ne plaira guère à l’agriculture industrielle. Oh que non ! Son titre :  « Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu’est devenue l’agriculture », aux éditions Les Échappés. La couverture s’orne d’un dessin de mon cher vieil Honoré, flingué le 7 janvier passé par les frères Kouachi. Et cela n’a rien d’un hasard, car Les Échappés sont la maison d’édition de Charlie.

Ce livre, je l’avais écrit l’an passé, et il devait sortir en janvier 2015. Et puis il s’est passé que mes amis sont morts, que d’autres ont été charcutés par les balles. J’ai pour ma part reçu trois balles, et je prends encore de la morphine. Le livre, bien que sorti de l’imprimerie, est resté en carafe jusqu’à aujourd’hui. Or vous savez que demain est le grand jour du débarquement. 1000 ou 1500 tracteurs vont bloquer le périphérique parisien pour obtenir des aides encore plus massives que celles qui sont déjà accordées aux éleveurs. Il va sans dire que je comprends le désespoir des paysans acculés, endettés, souvent conspués. Je les comprends, mais pardi, je ne partage aucun de leurs points de vue. Je vais donc, une fois de plus, me faire mal voir. Très.

Vous trouverez ci-dessous deux choses. D’abord un extrait de mon livre, qui vous fera envie, je l’espère, d’en savoir plus. Je compte évidemment sur vous pour faire connaître son arrivée. Tous les moyens peuvent être utilisés, du simple carnet d’adresses aux désormais fameux réseaux sociaux. Donc, un extrait, suivi d’un papier publié par Charlie au début du mois passé.

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L’EXTRAIT (un morceau du chapitre 7)

(J’évoque ci-dessous les ingénieurs du génie rural et des eaux et forêts (Igref), structure qui, sous un nom ou un autre, commande)

Je ne peux pas tout te raconter ici, mais je suis sûr que dans ton village ou autour, tu as entendu parler de leurs prouesses. Toute l’architecture du ministère de l’Agriculture – et en partie de celui de l’Environnement, créé en 1971 -, c’est eux. Toutes les administrations centrales, presque toutes les directions départementales de l’agriculture (DDA), l’Office national de forêts (ONF), et un nombre proprement incalculable de trucs et machins publics ou parapublics ont été, sont ou seront dirigés par cette « noblesse d’État » analysée par Pierre Bourdieu dans un livre du même nom. Ils survivent à tous les changements de régime, guerres et révolutions comprises. Comment ne mépriseraient-ils pas ces ministres qui viennent se pavaner un an ou deux sous des ors dont ils ne savent rien, quand les ingénieurs ont tout pensé, planifié et réalisé depuis des dizaines d’années, sinon des siècles ?

Pour en revenir à ton cas personnel, Raymond, je n’aurai qu’un mot, celui de remembrement. Celui-là, je suis certain que tu le connais. Pour les ingénieurs, pour les politiques, pour les « syndicalistes » paysans, pour les chercheurs de l’Inra, il fallait faire exploser le cadre foncier hérité de 1000 ans d’histoire. Je vais te dire : comme c’était chiant ! Comme le lacis des propriétés agricoles était compliqué ! Les héritages et leurs infernales règles, les spoliations, les expropriations, les révolutions avaient transformé la carte du monde paysan en un labyrinthe dépourvu du moindre fil d’Ariane.

Je me souviens d’une discussion d’il y a vingt ans avec Bernard Gérard, alors délégué en Bretagne du Conservatoire du Littoral. Il cherchait à acheter en notre nom à tous des propriétés situées près de la pointe du Raz, dans le Finistère. Et il m’avait montré sur la carte combien c’était difficile. On y voyait les marques du passé, sous la forme de bandelettes de terre de quelques dizaines de mètres de largeur, sur peut-être 200 mètres de longueur. Pour chaque bande, un héritier. C’est ainsi que les familles paysannes réglaient le sort de leur bien. En le divisant sans cesse et sans fin entre les héritiers de la maison, jusqu’à rendre l’avenir impossible.

Ce jour-là, j’ai compris que les campagnes pouvaient, devaient être changées. Aucune structure ne doit rester trop longtemps dans la poussière du temps. J’en suis bien d’accord. Mais fallait-il vraiment ravager ? Fallait-il imposer la loi abstraite des machines et du fric à ce qui était tout de même une fabuleuse manière de vivre ? Qui étaient ces Igref pour oser détruire le sens d’une présence millénaire, le nom des buttes et des champs et des chemins creux et des rus ?

On trouve dans un article de Jean Roche, Inspecteur général du Génie rural, paru en 1951 (Les aspects essentiels du remembrement rural en France) la teneur, et même la saveur de ce qui allait se passer. Citant Henry Pattulo, auteur d’un livre sur l’état de l’agriculture, en 1758, Roche, 200 ans plus tard, note : « Le remembrement des terres n’est pas, en France, un problème nouveau ; les conséquences néfastes pour la culture du parcellement des exploitations ont été dénoncées depuis fort longtemps (…) Que dirait aujourd’hui Pattullo, en voyant des tracteurs condamnés à évoluer sur nos parcelles de culture actuelles dont la surface moyenne est voisine de 75 ares ? ».

Oui, Raymond, qu’aurait dit ce Pattulo que l’on convoquait ainsi près de deux siècles après sa mort ? L’horrible situation ne pouvait durer plus longtemps : les machines devaient pouvoir passer librement sans tous ces repères dans le paysage – autant d’obstacles – que les hommes avaient imaginés pendant ce si long apprivoisement des terres de France.

Et passant sans entrave, elles feraient des miracles, ainsi que le précisait un peu plus loin, dans le même article, l’Inspecteur Jean Roche : « On conçoit donc que les avantages directs du remembrement, qui sont considérables, ont fait l’objet de nombreuses études et l’on peut traduire d’une manière simple en indiquant qu’en moyenne l’augmentation de rendement peut atteindre 15 % et la diminution des frais d’exploitation 30 %. Mais le remembrement ne peut donner son plein effort que s’il tend, à l’intérieur d’une exploitation déterminée, à donner une structure d’accueil convenable à la traction mécanique ».

Le remembrement avait pu exister et remodeler au passage quelques centaines de milliers d’hectares, mais ce qui commence dans les années Cinquante est une révolution des paysages et un incroyable hold-up sur les terres. Je suis bien certain que tu as vu cela de près, et je serai donc rapide, Raymond. Soit une commune quelconque. Un proprio a l’intuition qu’il a tout à gagner d’une nouvelle répartition des terres. Il envoie une demande au préfet, qui réunit une Commission Communale d’Aménagement Foncier (CCAF). Celle-ci est pleine de proprios triés sur le volet, d’un juge, de trois envoyés de la Chambre d’agriculture, eux aussi triés sur le volet, et de deux représentants de la direction départementale de l’agriculture (DDA), aux mains des Igref. Dans cette sinistre comédie, les Igref sont le moteur et l’accélérateur, car ils ont dans leur tête le schéma d’ensemble : place au neuf !

En théorie, il s’agit d’un échange. Monsieur A donne à monsieur B un bout de terre et reçoit en échange un autre bout de valeur agronomique équivalente. À terme, la carte agricole est redessinée, les propriétés rassemblées, agrandies, et la sacrosainte productivité explose. Une association foncière achève le boulot sous la forme de nouveaux chemins agricoles, de « recalibrage » de ruisseaux, tous travaux sur lesquels les Igref touchent des « indemnités compensatoires ». C’est l’une des clés de la construction. Ils touchent. Sur les installations d’irrigation pour les terres trop sèches, sur le drainage des terres trop humides, sur le moindre arrachage d’une haie ou d’un arbre. Tout le monde est content, sauf les innombrables victimes du changement, auxquelles ce dernier est imposé par la loi. Impossible de dire non ! Inutile !

L’histoire de ce colossal désastre technocratique reste à écrire, et ne le sera peut-être jamais. Où sont les sources ? Mortes sans laisser la moindre adresse à ceux de l’avenir. À l’arrivée, 17 millions d’hectares – 170 000 km2 ! – sur 29,5 millions d’hectares de Surface agricole utile (SAU) ont été remembrés. Sur les cartes les plus fines, celles au 1/25 000, le tracé des parcelles est méconnaissable. Bien sûr ! bien sûr, le remembrement a aussi, au passage, amélioré quantité de situations injustes, parfois infernales. Ce n’est pas le principe du mouvement qui est en cause, mais ses objectifs et son déroulement en Blitzkrieg. Prenons l’exemple affreux de Geffosses, dans la Manche. En octobre 1983 – car cela a duré et dure encore -, Georges Lebreuilly, petit paysan, apprend qu’un remembrement est prévu. Jusqu’ici père peinard, avec ses 25 vaches et ses 20 hectares de prairies naturelles, il va se transformer en activiste.

La réunion de lancement ? Sous la conduite de la DDA bien sûr, et donc des Igref, en présence de propriétaires qui sont aussi conseillers municipaux, le grand chambardement est programmé. Une bataille au couteau commence, qui voit Lebreuilly devenir maire, qui voit Lebreuilly se jeter sous les chenilles des bulldozers, pour sauver un chemin creux. 160 gendarmes rétablissent l’ordre officiel, et pour finir, après la découverte par Lebreuilly de singulières pratiques concernant les travaux « publics », un armistice est conclu. D’un côté, l’essentiel du remembrement est fait, avec par exemple le bétonnage de l’ancien chemin-rivière où Georges allait se promener le dimanche. De l’autre, 80 km de haies ont été sauvés in extremis. Il aurait fallu 10 000 de ce Georges Lebreuilly, qui fit élever sur place, en 1994, un monument aux victimes du remembrement. On y peut lire : « C’est parce qu’ils sont subi la tyrannie du système administratif que des hommes ont édifié ce monument. Opprimés mais debout pour défendre la liberté et les droits de l’homme ».

Je te parlais plus tôt du monument aux morts de Cazalrenoux, et comme tu le vois, il y a bien des manières de mourir. On peut même être vivant et transporter avec soi le souvenir de morts anciennes. Il y a huit ans, j’ai rencontré en Bretagne Bruno Bargain, qui est l’un de nos grands ornithologues. Il passe une partie de chacun de ses étés dans la baie d’Audierne, à baguer des piafs de 12 grammes en partance pour l’Afrique tropicale. C’est aussi un Breton, qui fut un gosse du bocage, quand ce mot désignait un équilibre déroutant entre les ressources du lieu, bêtes comprises, et ses fragiles habitants humains.

À Plonéour-Lanvern, alors que nous étions arrêtés devant une morne étendue, il m’avait dit : « On ne peut pas se rendre compte. La blessure est si profonde ! Est-ce que tu vois ce champ tout au loin, dont le bout touche le clocher ? Dans mon enfance, il y avait à la place dix parcelles, peut-être plus. Avec des centaines de rangées d’arbres dans tous les sens, qui créaient une sorte de mystère. Qu’y avait-il derrière le talus ? ».

Le dimanche de Pâques, Bruno se levait et partait à pied avec son grand-père, passant d’un champ de patates à un carré de luzerne, suivant un chemin creux, poussant la porte d’une haie dense, qui ouvrait sur un nouveau petit pays. Le but du voyage était de ramener dans la casquette des œufs de merle ou de grive, pour préparer à la maison la grande omelette du jour de fête. Bruno : « Il y avait des nids partout, à profusion. Chaque parcelle abritait sa compagnie de perdrix grises ». Et question oiseaux, je répète qu’il sait de quoi il parle.

Ainsi disparut la Bretagne. Selon les estimations de Jean-Claude Lefeuvre, un universitaire de réputation mondiale, 280 000 kilomètres de haies et de talus boisés auraient été arasés dans cette région entre 1950 et 1985. 280 000 km. Soit 7 fois le tour de la Terre. Pour la seule Bretagne.

C’est à pleurer, et je te jure bien que certains soirs, pensant à ce merdier si désespérant, je n’en suis pas bien loin. Mais au fait, ces Igref dont je te rebats les oreilles, que sont-ils devenus dans la tourmente ? Précisons tout de suite que, malgré leur pouvoir immense, ils n’ont jamais été plus de 1500 en activité. Mais quelle activité ! En 2009, l’imagination bureaucratique au pouvoir décide de fusionner le corps des Igref avec celui des Ponts et Chaussées, ce qui donnera une énorme boursouflure techno appelée corps des Ingénieurs des ponts, des eaux et des forêts (Ipef).

Les ingénieurs des Ponts sont une caste voisine, née en 1716, entièrement vouée à la révolution industrielle. Ses ingénieurs – un peu plus de 1500 en 2009, année de la fusion – ont démembré la France comme bien peu. On leur doit canaux et rivières « rectifiées », équipements touristiques et barrages, routes et autoroutes, ports et aéroports, châteaux d’eau et ronds-points, et même un peu de nucléaire sur les bords. Inutile de dire que l’alliance des Igref et des Ponts nous prépare de nouvelles surprises, dont les nanotechnologies ne sont que l’un des nombreux hors d’œuvres. La droite avant 2012 avait dans ses premiers rangs des Igref de poids, comme Nathalie Kosciusko-Morizet. La gauche, après 2012, aussi. On ne parle pas encore beaucoup de Diane Szynkier, animatrice du pôle écologique du candidat François Hollande. Cela viendra certainement. Elle est jeune, compétente, Igref. Son heure viendra donc.

Raymond, ne va surtout pas croire que je ricane en mon for intérieur d’avoir ainsi ferraillé contre tous ces si braves gens. Même si je rigole un peu, c’est pour mieux cacher le reste. Allons, n’en restons pas là. Le philosophe Paul Ricœur a donné au journal Le Monde, dans son édition du 29 octobre 1991 un entretien dont j’extrais ceci : « Il ne s’agit pas de nier l’existence de domaines où des compétences juridiques, financières ou socio-économiques très spécialisées sont nécessaires pour saisir les problèmes. Mais il s’agit de rappeler aussi, et très fermement, que, sur le choix des enjeux globaux, les experts n’en savent pas plus que chacun d’entre nous. Il faut retrouver la simplicité des choix fondamentaux derrière ces faux mystères ». C’est pas si mal résumé.

 

Lettre à un paysan sur le vaste merdier qu'est devenue l'agriculture par Nicolino

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LE PAPIER PUBLIÉ PAR CHARLIE LE MOIS PASSÉ

Veaux, vaches, cochons et tueurs

Les éleveurs de bidoche refusent de nommer le vrai responsable de cette énième crise. Car il s’agit de leur système : l’industrialisation de l’élevage et la mondialisation ont conduit droit au chaos. Et les vraies grandes victimes sont les bêtes. Avant ceux qui les mènent à l’abattoir.

On a déjà vu la scène, mais cette fois, c’est la grosse peignée. L’éleveur de charolais étripe le vigile d’Auchan avant d’étrangler le vétérinaire de l’abattoir. Ce que voyant, le charmant porcher industriel attaque à la grenade la sous-préfecture et chourave 28 tonnes d’hormones de croissance pour doper sa production. Sûr qu’il faudrait faire quelque chose pour ces ploucs qui triment au cul de leurs bêtes robotisées. Mais quoi ? Commençons par dire la vérité.

Premier point : ce système délirant est le leur. Celui de Le Foll et Hollande, celui de la FNSEA, ce syndicat qui assassine ses membres depuis 70 ans, celui des éleveurs eux-mêmes. Au jeu de piste appelé mondialisation, il y aura toujours plus de perdants que de gagnants. On sait ainsi les causes vraies de la crise perpétuelle du cochon : dès qu’un marché nouveau apparaît, les porchers s’empressent de produire à tout va de la merde rose. Tel a été le cas avec la Russie, la Chine, et même l’Union européenne après le grand désastre de la peste porcine aux Pays-Bas, en 1997. Et puis tout se referme pour la raison que Chinois, Russes ou Bataves ne sont pas manchots. Au bout de quelques années, ils produisent sur place, ou consomment moins de charcutaille française.

Deuxième point : cette grandiose folie a une histoire, qui s’appelle industrialisation. Imaginée dès l’après-guerre dans les laboratoires de l’Inra par des zootechniciens fous d’Amérique, elle est réellement lancée sous De Gaulle, après 1958. En février 1965, visitant le grand Ouest, le ministre de l’Agriculture gaulliste Edgard Pisani lâche : « La Bretagne doit devenir un immense atelier de production de lait et de viande ». Le triomphe sera total. L’animal devient une chose, soumise à sélection génétique, insémination artificielle, alimentation industrielle, abattage quasi-automatisé. Le maïs-fourrage s’étend, des ports comme Lorient se spécialisent peu à peu dans l’importation massive de soja. Un soja destiné aux animaux, qui ne tardera pas à être transgénique.

Troisième point : il était imparablement logique, dans ces conditions, d’en arriver à des « fermes » de 1 000 vaches, en attendant 10 000. Rappelons que dans la Somme, près d’Abbeville, un industriel du BTP – Michel Ramery – a décidé de construire une usine à lait où les vaches sont parquées en attendant la lame du coutelas. Le plaisant de l’affaire, c’est que les éleveurs locaux, frères jumeaux de ceux qui hurlent aujourd’hui, n’ont strictement rien branlé. Pendant que la Confédération paysanne prenait tous les risques sur le terrain, démontant une partie des bâtiments, la FNSEA gardait le silence. On ne dira jamais assez de mal de ce « syndicat », qui cogère les dossiers agricoles depuis 70 ans. S’il ne devait y avoir qu’un responsable du merdier en cours, ce serait elle. Mais Hollande, qui croit pouvoir s’en servir, adore le monstre.

Quatrième point : la consommation de bidoche baisse inexorablement. Entre 1960 et 1980, elle a nettement augmenté dans un pays qui découvrait les Trente Glorieuses et l’hyperconsommation. Et puis moins jusqu’en 1992. Depuis cette date, c’est la cata. On boulotte environ 89 kilos de viande par an et par habitant, contre 100 kilos il y a 25 ans. Bien que les explications soient complexes, il faudrait être niais pour oublier le veau aux hormones, la vache folle, le poulet à la dioxine ou la grippe porcine. Cela tombe bien, car le modèle est condamné. D’abord parce qu’il occupe des surfaces géantes au détriment des céréales, seules capables de nourrir dix milliards d’humains. Ensuite parce que l’élevage est responsable de près de 20 % des émissions de gaz à effet de serre. Lutter contre le dérèglement climatique, c’est lutter contre l’élevage industriel.

Cinquième point : où sont passés les animaux ? Dans cette histoire, nul ne pense aux millions de porcs, poulets, pintades, oies, canards, bovins encabanés et piquousés de partout. Resplendissants dans les panthéons de l’Antiquité, ils ne sont plus que des ombres dans cet immense pandémonium où grouillent les tueurs. En 2007, un milliard 46 millions et 562 000 animaux ont été butés dans des abattoirs français estampillés. Depuis, le chiffre ne bouge guère. Leur vie, c’est la mort.

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Les vers de terre, véritables « ingénieurs du sol » – A2C le site de l’agriculture de conservation

Les vers de terre, véritables « ingénieurs du sol »

Source : Les vers de terre, véritables « ingénieurs du sol » – A2C le site de l’agriculture de conservation

Ce sont d’insatiables et inépuisables tubes digestifs. Les vers de terre peuvent avaler jusqu’à 400 tonnes par hectare et par an ! En dix ans, ils sont capables de digérer l’intégralité de la couche arable d’un sol sur 25 centimètres de profondeur. Les populations de lombriciens il existe une centaine d’espèces en France ingèrent et malaxent sans relâche la litière végétale en décomposition à la surface du sol et la rejettent sous forme de boulettes fécales, aussi bien à la surface du sol sur lequel apparaissent ces « turricules » ou plus en profondeur dans leurs galeries. Ils brassent ainsi la matière organique et la matière minérale du sol. « Ils créent des complexes organo minéraux sous forme de microagrégats, le meilleur du sol. C’est ce qui lui donne sa structure grumeleuse », explique le spécialiste de la faune du sol Daniel Cluzeau, du laboratoire écosystèmes, biodiversité, évolution, du CNRS et de l’université de Rennes I.

Le ver de terre, objet d’étude insolite, est, ces toutes dernières années, source d’un véritable intérêt scientifique. Il faut dire qu’à mesure qu’il disparaît des sols de France, on lui prête un rôle de plus en plus décisif dans leur bonne santé. Une prairie permanente non traitée abrite 150 à 300 individus au mètre carré, appartenant à une dizaine d’espèces différentes de lombriciens, soit une tonne à 2,5 tonnes de vers de terre par hectare. Dans un champ de céréales ou un vignoble, soumis de longue date à une pratique agricole très intensive, des reliquats de populations un à trois vers de terre au mètre carré, soit 50 kg à l’hectare ont pu être recensés.

Le sol ayant une grande capacité d’amortissement et le réseau de galeries pouvant perdurer une dizaine d’années après la disparition des vers, l’ampleur du dommage n’est perceptible qu’à retardement. Alors, « le jour où les problèmes apparaissent, l’état de dégradation est très avancé », déplore Daniel Cluzeau. C’est qu’en quelques années, l’aide des lombriciens est apparue décisive. Les plus petits (les épigés), de moins de 5 cm, vivent à la surface et oeuvrent à la fragmentation du couvert végétal. Les moyens (les endogés) mesurent jusqu’à 20cm. Ils restent sous terre, se nourrissent de matière organique déjà dégradée et creusent un réseau de galeries horizontales petites et ramifiées. Et il y a les rois (les anéciques), les plus grands vers de terre, de 10 à 110 cm, inégalables mineurs de fond, qui forent des galeries verticales, jusqu’à trois mètres de profondeur, dans un incessant va et vient entre les couches profondes et la surface où ils viennent se nourrir la nuit pour échapper aux prédateurs qui raffolent de cet apport en protéines. Mais pire que les oiseaux, renards ou sangliers, la charrue est leur ennemi numéro un. D’aucuns aujourd’hui renoncent au travail mécanisé pour laisser oeuvrer ces ingénieurs du sol. Car l’architecture de leurs galeries est un vrai don de la nature. Ce réseau de canalisations jusqu’à 500 m linéaires par mètre carré ! assure à la fois une respiration du sol et une bonne pénétration des eaux. La porosité accroît la capacité de rétention de l’eau qui ne ruisselle pas ni ne s’écoule trop vite en profondeur. La microflore a alors le temps d’épurer l’eau avant qu’elle ne gagne les nappes souterraines. Les racines des plantes sauvages ou cultivées se nourrissent des éléments minéraux préparés par les lombriciens et profitent des galeries pour pénétrer plus profondément dans le sol ; cela participe à l’approfondissement de la couche arable.

La disparition de ces précieux architectes n’est cependant pas inéluctable. En multipliant les pratiques positives –non retournement de la terre, couvert végétal, limitation des intrants, etc., Daniel Cluzeau a pu constater qu’au bout de quelques années, les populations résiduelles de quelques unités de vers de terre au mètre carré pouvaient passer à quelques dizaines au mètre carré.

Faut il condamner la pratique du labour ?

Guy Richard, directeur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique.

Au regard des nouvelles fonctions environnementales du sol (stockage du carbone, préservation de la biodiversité, lutte contre l’érosion), le labour systématique présente plusieurs inconvénients. Lors du labour, il y a un retournement du sol, l’ensemble des résidus de la récolte précédente (telle la paille de blé ou les feuilles de betterave) est enfoui. La surface du sol, alors nu, se dégrade plus rapidement sous l’action de la pluie, favorisant le ruissellement générateur d’érosion. Il peut aussi se créer une « semelle de labour », c’est à dire un tassement du sol à 30 centimètres de profondeur (là où les roues du tracteur et la charrue prennent appui), limitant l’infiltration de l’eau et la pénétration des racines. Inversement, s’ils restent en surface, ces résidus de culture jouent un rôle protecteur contre l’action de la pluie. En outre, ils servent de gîte et de couvert à la faune du sol. Il est clair que l’enfouissement de cette nourriture se traduit par une baisse quantitative des organismes vivants dans le sol. De plus, l’action de retournement est préjudiciable aux vers de terre. Enfin, le labour accélère la décomposition et la minéralisation de la matière organique du sol. Le carbone stocké dans la biomasse est alors plus vite relâché dans l’atmosphère. Pourtant, plusieurs arguments ont longtemps plaidé en faveur du labour, notamment parce que celui ci améliore la structure du sol et favorise son aération. Même si l’on peut aujourd’hui obtenir des résultats comparables grâce à de nouveaux outils de travail du sol profond, sans retournement. Et, argument de poids, le retournement est un moyen mécanique de lutte contre les adventices (les mauvaises herbes). Le non labour s’accompagne d’un recours obligatoire aux herbicides, sauf à envisager d’autres moyens de lutte. L’avenir réside certainement dans le bon usage des périodes d’intercultures, c’est à dire dans les cultures intermédiaires (céréales, moutarde colza, radis, etc.) plantées après les récoltes d’été et qui ont uniquement vocation à produire de la biomasse (il n’y a pas production de grain, la culture étant détruite soit par le gel hivernal, soit par un herbicide). Enfin, il convient d’étudier les meilleures rotations de culture, certaines alternances étant naturellement favorables à la lutte contre les adventices. La suppression du labour n’est donc pas une fin en soi.

« La moitié des agriculteurs pourraient l’abandonner »

Frédéric Thomas, agriculteur, directeur de la revue Techniques culturales simplifiées.

À travers le labour systématique, les agriculteurs cherchent à la fois à se débarrasser des débris végétaux et à obtenir une fertilisation naturelle grâce à la consommation d’humus qui s’est transformé en sels minéraux. Mais en oeuvrant ainsi, le sol surexploité finit par s’appauvrir. On peut estimer aujourd’hui que quelque 10 000 agriculteurs dont les exploitations représentent environ 10 % des terres cultivées ont décidé d’opter pour un abandon progressif du travail du sol. Il faut alors plusieurs années avant que le sol ne retrouve un bon niveau d’activité biologique grâce à l’adoption de pratiques positives (couvert végétal, rotation des cultures, etc.). Un agriculteur qui opte pour les techniques culturales simplifiées réalise 20 à 40 % d’économie en coût de mécanisation (notamment sur le poste carburant). Celui qui va plus loin et pratique le semis direct arrive, lui, à diviser par deux sa consommation de carburant. Et cela sans perte de productivité, si les techniques adoptées sont bien maîtrisées. Les partisans du nonlabour arrivent aussi à diminuer les apports d’engrais pour la fertilisation. Reste encore, il est vrai, à régler le problème du recours aux produits phytosanitaires pour le désherbage. Nous y travaillons. Des pays comme le Brésil, plus en avance que nous, en utilisent peu. Nous avons donc devant nous une grande marge de progrès. Cela devrait permettre d’envisager à terme une convergence d’approche avec l’agriculture biologique. Malheureusement, ces techniques sont discréditées en France et peu soutenues par les pouvoirs publics. Il n’est certes pas très étonnant que les industriels de l’agrochimie et du matériel agricole soient peu désireux que les agriculteurs reprennent de l’autonomie de gestion dans leurs champs. Pourtant, ces pratiques sont vertueuses d’un point de vue environnemental, aussi bien pour préserver la qualité des sols que pour limiter les rejets de gaz à effet de serre (grâce à une moindre consommation de carburant et à un meilleur stockage du carbone dans la matière organique). Elles ont aussi montré leur efficacité technique et économique. Elles devraient, de ce fait, pouvoir concerner au moins la moitié des terres cultivées.

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RUSSIE | Le discours d’Andreï Makine à l’Académie française | Main courante

DISCOURSDEM. Andreï MAKINE

Source : RUSSIE | Le discours d’Andreï Makine à l’Académie française | Main courante

Andreï MAKINE

DISCOURS

DE

M. Andreï MAKINE

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M. Andreï Makine, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par la mort de MmeAssia Djebar, y est venu prendre séance le jeudi 15 décembre 2016, et a prononcé le discours suivant:

Mesdames et Messieurs de l’Académie,

Il y a trois cents ans, oui, trois siècles à quelques mois près, au printemps de 1717, un autre Russe se rendit à l’Académie, une institution encore toute jeune, quatre-vingts ans à peine, et qui siégeait, à l’époque, au Louvre. La visite de ce voyageur russe, bien que parfaitement improvisée, était infiniment plus éclatante que mon humble présence parmi vous. Il s’agissait de Pierre le Grand! Le tsar rencontra les membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, s’attarda – le temps de deux longues séances – à l’Académie royale des sciences, observa plusieurs nouveautés techniques et réussit même à aider les géographes français à corriger les cartes de la Russie. Il alla aussi à l’Académie française et là il ne trouva présents que deux académiciens. Non que les membres de votre illustre Compagnie fussent particulièrement dissipés mais le tsar, nous l’avons vu, improvisait ses visites sans s’enquérir des règlements ni de l’heure des séances. Néanmoins, les deux académiciens eurent l’élégance d’initier Pierre aux secrets de leurs multiples activités. L’un d’eux cita, bien à propos, Cicéron, son dialogue De finibus bonorum et malorum. Les langues anciennes n’étaient pas encore considérées en France comme un archaïsme élitiste et la citation latine sur les fins des biens et des maux, traduite en russe par un interprète, enchanta le tsar:«Un jour, Brutus, où j’avais écouté Antiochus comme j’en avais l’habitude avec Marcus Pison dans le gymnase dit de Ptolémée […], nous décidâmes de nous promener l’après-midi à l’Académie, surtout parce que l’endroit est alors déserté par la foule. Est-ce la nature, dit Pison, ou une sorte d’illusion, […] mais quand nous voyons des lieux où nous savons […] que demeurèrent des hommes glorieux, nous sommes plus émus qu’en entendant le récit de leurs actions ou en lisant leurs ouvrages…»

L’enthousiasme de Pierre le Grand fut si ardent que, visitant la Sorbonne, il s’inclina devant la statue de Richelieu, l’embrassa et prononça ces paroles mémorables que certains esprits sceptiques prétendent apocryphes:«Grand homme, je te donnerais la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l’autre.»

Le tsar embrassa aussi le petit Louis XV, âgé de sept ans. Le géant russe tomba amoureux de l’enfant-roi, sans doute percevant en ce garçonnet un contraste douloureux avec son propre fils, Alekseï, indigne des espoirs paternels. Mais peut-être fut-il touché, comme nous le sommes tous, quand nous entendons un tout jeune enfant parler librement une langue, pour nous étrangère, et dont nous commençons à aimer les vocables. Oui, cette langue française qui allait devenir, bientôt, pour les Russes, la seconde langue nationale.

Non, ce n’est pas cette passion linguistique qui traça l’itinéraire du tsar. Son programme, si je puis dire, était bien plus pratique: la manufacture des Gobelins qui allait inspirer la fabrication des tissus en Russie, la Manufacture royale des glaces qui, malgré l’opposition de l’Église orthodoxe, allait faire briller mille miroirs de Saint-Pétersbourg à Moscou et, enfin, Versailles et le défi que le tsar allait lancer en faisant bâtir son Versailles à lui, son Peterhof et ses fabuleuses fontaines…

Cependant, la discussion avec les deux académiciens ne fut pas vaine. Pour la première fois de sa vie, Pierre découvrait un pays qui avait dédié à sa langue une savante Académie, appelée à défendre l’idiome national. Dès le retour du tsar à Saint-Pétersbourg, l’idée de l’Académie russe prend forme et se réalise peu de temps après sa mort.

Mes paroles s’éloignent, pourrait-on penser, du but de ce discours qui doit rendre hommage à cet écrivain remarquable que reste pour nous Assia Djebar. En effet, quel lien pourrait unir le souverain d’une lointaine Moscovie, une romancière algérienne et votre serviteur que vous avez jugé digne de siéger à vos côtés? Ce lien est pourtant manifeste car il exprime la raison d’être même de l’Académie: assurer à la langue et à la culture françaises le rayonnement le plus large possible et offrir à cette tâche le concours des intelligences œuvrant dans les domaines les plus variés.

Assia Djebar avait, en ce sens, un immense avantage sur un Russe, qu’il fût un monarque ou un jeune citoyen de l’Union soviétique. Elle n’avait pas eu à subir le refus de Louis XIV qui, en 1698, pour ne pas froisser son allié, le sultan de la Sublime Porte, évita de recevoir le tsar. Ce refus, nous confie Saint-Simon, «mortifia» le jeune monarque russe. Aucun Rideau de fer n’empêcha la brillante élève algérienne de traverser la Méditerranée, de venir étudier à Paris, au lycée Fénelon d’abord et, ensuite, à l’École normale supérieure. Aucune pression idéologique ne commanda, en France, les choix qu’elle devait faire pour persévérer dans ses études. Aucune censure ne lui opposa un quelconque index librorum prohibitorum. Et même quand la grande Histoire – la guerre d’Algérie – fit entendre son tragique fracas, Assia Djebar parvint à résister à la cruauté des événements avec toute la vigueur de son intelligence. Romancière à l’imaginaire fécond, cinéaste subtile, professeur reconnu sur les deux rives de l’Atlantique – la carrière de la future académicienne est une illustration vivante de ce que la sacro-sainte école de la République avait de plus généreux.

Un destin aussi exemplaire fait presque figure de conte de fées ou, plutôt d’une apothéose où le général de Gaulle apparaît, un jour, en deus ex machina, pour aider l’universitaire et la militante pro-F.L.N. Assia Djebar à réintégrer ses fonctions.

Cette vie, d’une richesse rare, est trop bien connue pour qu’on soit obligé de rappeler, en détail, ses étapes. Maintes thèses universitaires abordent l’œuvre d’Assia Djebar. Ses étudiants, en Algérie, en France, aux États-Unis, perpétuent sa mémoire. Des prix littéraires, très nombreux, ont consacré ses textes – depuis Les Enfants du Nouveau Monde jusqu’à La Femme sans sépulture – traduits en plusieurs langues.

Et pourtant, dans cette vie et cette œuvre subsiste une zone mystérieuse qui exerce un attrait puissant sur les étrangers francophones. Cette langue française, apprise, maniée avec une adresse indéniable, étudiée dans ses moindres finesses stylistiques, cette langue donc, que représente-t-elle pour ceux qui ne l’ont pas entendue dans leur berceau? Une appropriation conquérante? Une vertigineuse ouverture intellectuelle? Un formidable outil d’écriture? Ou bien, au contraire, une durable malédiction qui relègue notre langue d’origine au rang d’un patois familial, d’un sabir enfantin, d’une langue fantôme qui ne pourra plus que végéter au milieu des vestiges de nos jeunes années? Apprendre cette langue étrangère, se fondre en elle, se donner à elle dans une fusion quasi amoureuse, concevoir grâce à elle des œuvres qui prétendent ne pas lui être infidèles et même, suprême audace, pouvoir l’enrichir, oui, ce choix d’une nouvelle identité linguistique serait-il une bénédiction, une nouvelle naissance ou bien un arrachement à la terre des ancêtres, la trahison de nos origines, la fuite d’un fils prodigue?

Cette formulation qui peut vous paraître trop radicale reflète à peine la radicalité avec laquelle la question est soulevée dans les livres d’Assia Djebar. «Le français m’est une langue marâtre», disait-elle dans son roman L’Amour, la fantasia. Une langue marâtre! Donc nous avions raison: adopter une langue étrangère, la pratiquer en écriture peut être vécu comme une rupture de pacte, la perte d’une mère, oui, la disparition de cette «langue mère idéalisée» dont parle la romancière.

«Sous le poids des tabous que je porte en moi comme héritage, disait-elle, je me retrouve désertée des chants de l’amour arabe. Est-ce d’avoir été expulsée de ce discours amoureux qui me fait trouver aride le français que j’emploie?»

Le français, une langue marâtre, incapable d’exprimer la beauté des chants de l’amour arabe, une langue aride… Et, en même temps, une langue qui peut servir d’armure à la jeune Algérienne et qui libère son corps:«Mon corps s’est trouvé en mouvement dès la pratique de l’écriture étrangère.» Une langue d’émancipation donc, un parler libérateur? Certes, mais le sentiment de privation, de déchéance même n’est jamais loin:

«Le poète arabe, nous expliquait Assia Djebar, décrit le corps de son aimée; le raffiné andalou multiplie traités et manuels pour détailler tant et tant de postures érotiques; le mystique musulman […] s’engorge d’épithètes somptueuses pour exprimer sa faim de Dieu et son attente de l’au-delà… La luxuriance de cette langue me paraît un foisonnement presque suspect… Richesse perdue au bord d’une récente déliquescence!»

Tel est le dilemme qui se dresse devant la romancière algérienne comme devant tant d’autres écrivains francophones appartenant aux anciennes colonies françaises : une langue maternelle idéalisée, parée de tous les atours de finesse et de magnificence et la langue étrangère, le français, dont l’utilité d’armure intellectuelle et la force émancipatrice ne pourront jamais remplacer le paradis perdu où résonnaient les mélodies du verbe ancestral. Serait-ce un enfermement insoluble?

La Grande Catherine de Russie sembla avoir bien tranché ce nœud gordien. «Voltaire m’a mise au monde», disait-elle, et cette affirmation ne concernait pas l’usage du français qu’elle pratiquait couramment grâce à mademoiselle Cardel et que toute l’Europe éclairée parlait à l’époque. Non, il s’agissait avant tout de l’ouverture au monde intellectuel de la France, à ses joutes philosophiques, à la diversité et à la richesse de ses belles-lettres. Le cas de la grande tsarine apparaît encore plus complexe que la situation d’une jeune Algérienne qui se culpabilisait de son geste de transfuge linguistique. Car Catherine, de langue maternelle allemande, et parfaitement francophone, a toujours été animée d’un désir impérieux de russité. Elle voulait comprendre le peuple de l’immense empire qu’elle eut à diriger toute jeune. Le russe, indispensable outil de gouvernance, est devenu pour Catherine une langue d’intimité, de communion avec l’insondable âme russe, avec la musique de ses paysages, de ses saisons, de ses légendes. Nature passionnée, Catherine se mit à étudier le russe en linguiste amateur, démontrant la témérité de son sens de l’étymologie. «Le Périgord, disait-elle, mais c’est un nom purement russe! “Peré » signifie au-delà. Et “gory » – montagnes. Le Périgord c’est un pays au-delà des montagnes, donc ce sont les Russes qui avaient découvert cette région!» Son entourage à la cour de Saint-Pétersbourg avait le tact de ne pas démentir ces fulgurances lexicologiques, préférant rire sous cape en disant que l’Impératrice réussissait à commettre, en russe, quatre fautes d’orthographe dans un mot de trois lettres. Et c’était, hélas, vrai!

Jusqu’à sa mort, Catherine garderait un accent. Allemand? Français? Allez savoir. Et ses fautes d’orthographe seraient corrigées par le seul homme qui aimait véritablement cette femme, le jeune prince Alexandre Lanskoï.

Malgré toutes ses lacunes idiomatiques, la tsarine a laissé aux Russes un trésor inestimable: le privilège de parler français sans se sentir traître à la Patrie et la possibilité de communiquer en russe sans passer pour un patoisant borné, un inculte, un plouc. Bien sûr le dilemme que nous avons vu surgir si puissamment dans l’œuvre d’Assia Djebar – une langue d’origine, perdue, une langue étrangère, conquise – tourmentait aussi ces francophones russes qui, victimes d’une mauvaise conscience linguistique, se mettaient parfois à dénoncer les méfaits de la gallomanie et l’emprise du cogito français sur l’intellection russe. Le dramaturge Fonvizine consacra une comédie à cette influence française corruptrice des âmes candides. Son héros, un peu simplet, clame sans cesse:«Mon corps est né en Russie mais mon âme appartient à Paris!» Fonvizine compléta cette satire en écrivant ses fameuses Lettres de France où, au lieu de moquer les Russes, lui qui a rencontré Voltaire trois fois, il s’en prend à certaines incohérences de la pensée française:«Que de fois, écrit-il, discutant avec des gens tout à fait remarquables, par exemple, de la liberté, je disais qu’à mon avis, ce droit fondamental de l’homme était en France un droit sacré. Ils me répondaient avec enthousiasme que “le Français est né libre », que le respect de ce droit fait tout leur bonheur, qu’ils mourraient plutôt que d’en supporter la moindre atteinte. Je les écoutais, puis orientais la discussion sur toutes les entorses que j’avais constatées dans ce domaine et, peu à peu, je leur découvrais le fond de ma pensée – à savoir qu’il serait souhaitable que cette liberté ne fût pas chez eux un vain mot. Croyez-le ou non, mais les mêmes personnes qui s’étaient flattées d’être libres me répondaient aussitôt: “Oh, Monsieur, mais vous avez raison, le Français est écrasé, le Français est esclave! » Ils s’étouffaient d’indignation, et pour peu que l’on ne se tût pas, ils auraient continué des jours entiers à vitupérer le pouvoir et à dire pis que pendre de leur état.» Involontairement, peut-être, Fonvizine nous laisse deviner que tout en critiquant les cercles éclairés de Paris, il est devenu lui-même très français dans sa manière de mener subtilement une controverse intellectuelle.

Et c’est dans cet apprentissage de la francité que nous découvrons le secret de la solidité des liens entre nos deux civilisations. Non, les Russes n’ont jamais été aveugles: Fonvizine, Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov ont tous exprimé, à un moment de leur vie, le rejet de ce qui pouvait se faire en France ou de ce qui pouvait s’écrire en France. Mais jamais ces grands écrivains n’ont eu l’idée de chercher la cause de ces fâcheuses réalités dans la francité même – et la faiblesse des ouvrages publiés à Paris, dans je ne sais quelle tare congénitale de la langue française. Fonvizine le formulait sur le ton d’un amant trahi:«Il faut rendre justice à ce pays: il est passé maître dans l’art du beau discours. Ici, on réfléchit peu, d’ailleurs on n’en a pas le temps, parce qu’on parle beaucoup et trop vite. Et comme ouvrir la bouche sans rien dire serait ridicule, les Français disent machinalement des mots, se souciant peu de savoir s’ils veulent dire quelque chose. De plus, chacun tient en réserve toute une série de phrases apprises par cœur – à vrai dire très générales et très creuses – et qui lui permettent de faire bonne figure en toute circonstance.» Reconnaissons-le, ce jugement reste actuel si l’on pense au langage politique et médiatique d’aujourd’hui.

Et pourtant le dramaturge russe ne parle que de la manière – abusive, redondante, hypocrite – d’user d’une langue, mais il n’attribue nullement ces défauts-là à la langue française même. Et Dostoïevski, ce grand pourfendeur de l’esprit bourgeois dans la France contemporaine, il salue le génie de Balzac, son art de peindre ces mêmes bourgeois dans La Comédie humaine. «Bonheur, extase! J’ai traduit Eugénie Grandet!»: on oublie souvent que la carrière du jeune romancier russe a débuté par ce cri de joie. Et Tolstoï qui n’hésitait pas à éreinter la production romanesque française, lui, il donnait au jeune Gorki ce conseil de vieux sage:«Lisez les Français!»

Ces écrivains russes n’avaient jamais étudié Ferdinand de Saussure ni, encore moins, Roman Jakobson. Mais ils devinaient, d’instinct, ce distinguo linguistique désormais trivial: la langue et la parole, le dictionnaire et notre façon d’en faire notre usage personnel dans l’infini de ses possibilités. Oui, un dictionnaire, des règles, un corpus fermé, codifié, normatif et la fantaisie de chacun de nous, simples locuteurs ou bien écrivains.

Alors, y aurait-il un sens à blâmer une langue étrangère dans laquelle on écrit, à mettre en doute sa richesse, sa grammaire, à se plaindre de son aridité, lui reprochant de ne pas répondre à toutes les circonvolutions de notre imaginaire d’origine? Non, bien sûr que non. La langue parfaite n’existe pas. Seule la parole du poète atteint parfois les sommets de la compréhension visionnaire où les mots mêmes paraissent de trop. La parole du poète, dans toutes les langues, à toutes les époques. Mais très, très, très rarement.

Notre jeune romancière algérienne était-elle consciente de cette fondamentale neutralité des langues? Sans aucun doute. Sinon, Assia Djebar n’aurait jamais évoqué, à propos du français, cette part d’ombre que l’histoire des hommes dépose au milieu des mots d’un dictionnaire:«Chaque langue, je le sais, entasse dans le noir ses cimetières, ses poubelles, ses caniveaux; or devant celle de l’ancien conquérant, me voici à éclairer ses chrysanthèmes!»

Encore une définition lourde à porter: «la langue de l’ancien conquérant». 1830, la conquête de l’Algérie et la langue française qui serait donc à jamais associée à la violence, la domination, la colonisation.

Comme le ciel de l’entente franco-russe semblerait léger à côté de ces lourds nuages! Serait-ce la raison pour laquelle le français, en Russie, n’a jamais été entaché par le sang de l’histoire? Pourtant, le sang, hélas, a coulé entre nos deux pays et bien plus abondamment que dans les sables et les montagnes de l’Algérie. Soixante-quinze mille morts en une seule journée dans la bataille de la Moskova, en 1812, un carnage pas si éloigné, dans le temps, de la conquête algérienne. Oui, quarante-cinq mille morts russes, trente mille morts du côté français. Mais aussi la guerre de Crimée, dévastatrice et promotrice de nouvelles armes, et jadis comme naguère, l’Europe prête à s’allier avec un sultan ou – c’est un secret de Polichinelle – à armer un khalifat, au lieu de s’entendre avec la Russie. Et le débarquement d’un corps expéditionnaire français en 1918 au pire moment du désastre révolutionnaire russe. Et la Guerre froide où nos arsenaux nucléaires respectifs visaient Paris et Moscou. Et l’horrible tragédie ukrainienne aujourd’hui. Combien de cimetières, pour reprendre l’expression d’Assia Djebar, les Russes auraient pu associer à la langue française! Or, il n’en est rien! En parlant cette langue nous pensons à l’amitié de Flaubert et de Tourgueniev et non pas à Malakoff et Alma, à la visite de Balzac à Kiev et non pas à la guerre fratricide orchestrée, dans cette ville, par les stratèges criminels de l’OTAN et leurs inconscients supplétifs européens. Les quelques rares Russes présents à la réception de Marc Lambron lui ont été infiniment reconnaissants d’avoir évoqué un fait d’armes de plus ou plus ignoré dans cette nouvelle Europe amnésique. Marc Lambron a parlé de l’escadrille Normandie-Niémen, de ses magnifiques héros français tombés sous le ciel russe en se battant contre les nazis. Oui, ce sont ces cimetières-là, cette terre où dorment les pilotes légendaires, oui, cette mémoire-là que les Russes préfèrent associer à la francité.

Comme tous les livres engagés, les romans d’Assia Djebar éveillent une large gamme d’échos dans notre époque. Ces livres parlent des massacres des années cinquante et soixante, mais le lecteur ne peut s’empêcher de penser au drame qui s’est joué en Algérie, tout au long des années quatre-vingt-dix. Nous partageons la peine des Algériens d’il y a soixante ans mais notre mémoire refuse d’ignorer le destin cruel des harkis et le bannissement des pieds-noirs. Et même les mots les plus courants de la langue arabe, les mots innocents (le dictionnaire n’est jamais coupable, seul l’usage peut le devenir), oui, l’exclamation qu’on entend dans la bouche des personnages romanesques d’Assia Djebar, ce presque machinal Allahou akbar, prononcé par les fidèles avec espoir et ferveur, se trouve détourné, à présent, par une minorité agressive – j’insiste, une minorité! – et sonne à nos oreilles avec un retentissement désormais profondément douloureux,évoquant des villes frappées par la terreur qui n’a épargné ni les petits écoliers toulousains ni le vieux prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray.

Il serait injuste de priver du droit de réponse celle qui ne peut plus nous rejoindre et nous parler. À la longue liste des villes et des victimes, la romancière algérienne aurait sans doute eu le courage d’opposer sa liste à elle en évoquant le demi-million d’enfants irakiens massacrés, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Yémen. Qui aurait, aujourd’hui, l’impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifiés sur l’autel du nouvel ordre mondialglobalitaire ?

Assia Djebar ne pouvait ne pas noter cette résonance soudaine que suscitaient ses œuvres. Ainsi, dans son discours de réception à l’Académie, se référait-elle à… Tertullien qui, d’après elle, n’avait rien à envier, en matière de misogynie, aux fanatiques d’aujourd’hui. Que peut-on répondre à cet argument? Juste rappeler peut-être que nous vivons au vingt et unième siècle, dans un pays laïc, et que presque deux millénaires nous séparent de Tertullien et de sa bigote misogynie. Est-ce suffisant pour que certains pays réexaminent la place de la femme dans la cité et dans nos cités ? Et que les grandes puissances cessent de jouer avec le feu, en livrant des armes aux intégristes, en les poussant dans la stratégie du chaos, au Moyen-Orient?

Je ne crois pas que la romancière algérienne ait pu être heureuse de cet imprévisible revif d’intérêt pour des polémiques que, bien sincèrement, elle devait croire dépassées. On la sentait habitée par un désir d’apaisement, de retour vers cette langue rêvée, une langue poétique, dont elle a toujours recherché la musicalité. Et c’est par antiphrase que l’un de ses derniers livres l’exprimait dans son titre: La Disparition de la langue française. Une langue apprise, passionnément explorée, comparée jalousement au palimpseste de sa langue maternelle, une langue que, dans une introspection très lyrique, elle essaye de définir:«Ma langue d’écriture s’ouvre au différent, s’allège des interdits paroxystiques, s’étire pour ne paraître qu’une simple natte au-dehors, parfilée de silence et de plénitude.» Ou encore:«Mon français, doublé par le velours, mais aussi les épines des langues autrefois occultées, cicatrisera peut-être mes blessures mémorielles.» «Mon écriture en français est ensemencée par les sons et les rythmes de l’origine.» «Mon Français devient l’énergie qui me reste pour boire l’espace bleu-gris, tout le ciel.»

Une telle auto-analyse, une longue mélopée mystique dont la compréhension finit par nous échapper comme dans un poème qui viserait un hermétisme mallarméen, cette métalangue pour définir sa propre langue d’écriture, a ses limites, Assia Djebar en était certainement consciente. Elle qui a bien lu Saussure, Jakobson, Barthes et Chomsky, elle savait que dans le travail d’un écrivain toutes ces belles et rotondes épithètes, toutes ces arabesques métaphoriques comptent peu. Et que se demander indéfiniment comment s’entrelacent les prétendus métissages linguistiques, velours, épines et autres nattes parfilées, est un exercice distrayant sans plus. Et que la vocation d’un artiste, quels que soient sa langue ou son mode d’expression, sera toujours cette tâche humble et surhumaine si bien définie par les scholastiques:«Adequatio mentis et rei». Oui, par l’effort de tout son être, faire coïncider sa pensée avec les choses de ce monde. Dans le but prométhéen de dépasser ce monde visible, rempli de haine, de mensonges, de stupides polémiques, de risibles rivalités, de finitudes qui nous rendent petits, agressifs et peureux.

Si l’on me demandait maintenant de définir la vision que les Russes ont de la francité et de la langue française, je ne pourrais que répéter cela: dans la littérature de ce pays, ils ont toujours admiré la fidélité des meilleurs écrivains français à ce but prométhéen. Ils vénéraient ces écrivains et ces penseurs qui, pour défendre leur vérité, affrontaient l’exil, le tribunal, l’ostracisme exercé par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui étouffe votre voix en silence.

Cette haute conception de la parole littéraire est toujours vivante sur la terre de France. Malgré l’abrutissement programmé des populations, malgré la pléthore des divertissements virtuels, malgré l’arrivée des gouvernants qui revendiquent, avec une arrogance éhontée, leur inculture. «Je ne lis pas de romans», se félicitait l’un d’eux, en oubliant que le bibliothécaire de Napoléon déposait chaque jour sur le bureau de l’Empereur une demi-douzaine de nouveautés littéraires que celui-ci trouvait le loisir de parcourir. Entre Trafalgar et Austerlitz, pour ainsi dire. Ces arrogants incultes oublient la force de la plume du général de Gaulle, son art qui aurait mérité un Nobel de littérature à la suite de Winston Churchill. Ils oublient, ces ignorants au pouvoir, qu’autrefois les présidents français non seulement lisaient les romans mais savaient en écrire. Ils oublient que l’un de ces présidents fut l’auteur d’une excellente Anthologie de la poésie française. Ils ne savent pas, car Edmonde Charles-Roux n’a pas eu l’occasion de leur raconter l’épisode, qu’en novembre 1995 le président François Mitterrand appelait la présidente du jury Goncourt et d’une voix affaiblie par la maladie lui confiait:«Edmonde, cette année, vous avez fait un très bon choix…» Par le pur hasard de publication, cette année-là le Goncourt couronnait un écrivain d’origine russe, mais ça aurait pu être un autre jeune romancier que le Président aurait lu et commenté en parlant avec son amie et la grande femme de lettres qu’était Edmonde Charles-Roux. Ceux qui aujourd’hui, au sommet, exaltent le dédain envers la littérature ne mesurent pas le courage qu’il faut avoir pour lancer un auteur inconnu, le défendre et ne pas même pouvoir vivre la joie de la victoire remportée – tel était le merveilleux dévouement de Simone Gallimard qui, quelques semaines avant sa disparition, avait publié Le Testament français au Mercure de France. Ces non-lecteurs ne comprendront jamais ce que cela signifie, pour un éditeur, de monter à bord d’une maison d’édition dans la tempête, de ressaisir la barre, de consolider la voilure, de galvaniser l’équipage et de sauver ce bon vieux navire comme l’a fait, du haut de sa passerelle, le capitaine du Seuil. Non, ceux qui ne lisent pas ne pourront jamais deviner à quoi s’expose, financièrement et médiatiquement, un éditeur en publiant un livre consacré à un soldat oublié, à un obscur lieutenant Schreiber, des souvenirs qu’il faudra imposer au milieu du déferlement des best-sellers anglo-saxons et de l’autofiction névrotique parisienne. L’homme qui a eu le panache d’accepter ce risque, chez Grasset, a balayé mes doutes avec le brio d’un Cyrano de Bergerac:«Avec ce texte, Monsieur, je ne suis pas dans la logique comptable!» Oui, du pur Cyrano. Quelle folie mais quel geste! Et quel dommage que les usages du discours académique m’interdisent, paraît-il, de divulguer le nom de ces deux hommes, de ces deux grands hommes!

La nouvelle caste d’ignorants ne pourra jamais concevoir ce qu’un livre français, oui, un petit livre de poche tout fatigué, pouvait représenter pour les Russes francophones qui vivaient derrière le Rideau de fer. Je me souviens qu’un jour à Moscou, dans les années soixante-dix, j’ai été intrigué par le roman d’un jeune écrivain français, par l’originalité de son titre: Les Enfants de Gogol. Les catalogues de la Bibliothèque des langues étrangères reléguaient cet auteur dans ce qu’on appelait le fonds spécial. Il fallait obtenir une autorisation assortie de trois tampons et consulter ce livre sous l’œil vigilant de la préposée. Les Enfants de Gogol, écrit par Dominique Fernandez. Un auteur donc à la réputation suffisamment sulfureuse pour effaroucher les pudibonds idéologues du régime.

On pouvait aussi tenter sa chance sur le marché noir et acquérir ce livre-là ou un autre au prix moyen de cinq à dix roubles, deux journées de travail pour un Russe ordinaire, l’équivalent d’une centaine d’euros. Mais voyez-vous, Mesdames et Messieurs, personne à cette époque ne parlait du prix excessif des livres. Un Moscovite aurait gagné la réputation du dernier des goujats s’il s’était plaint d’avoir trop dépensé pour un livre de poche français qui avait bravé le Rideau de fer.

On me fera observer que cette haute exigence littéraire n’est plus tenable dans notre bas monde contemporain où tout a un prix mais rien n’a plus de valeur. Parler de la mission prométhéenne de l’écrivain, de l’idéal du verbe poétique, des ultimes combats pour l’esprit sur un donjon assiégé par l’inculture, les diktats idéologiques, les médiocrités divertissantes, n’est-ce pas un acte devenu suicidaire?

Eh bien, quittons cet Olympe de poètes et descendons sur terre, retrouvons-nous dans cette France d’antan, qui n’avait rien d’idyllique, en 1940, par exemple. Au milieu des combats, des blessés, des morts, dans le feu d’une atroce défaite, aux côtés des soldats qui se battent pour l’honneur de leur vieille patrie. Ce ne sont pas des intellectuels ni des poètes, et pourtant l’un d’eux, un presque anonyme lieutenant Ville décide de tracer quelques strophes sur la page de garde dans le Journal des marches du 4e régiment de cuirassiers. Il le fait pour son tout jeune frère d’armes, l’aspirant Schreiber, sachant que la mort peut les séparer d’une minute à l’autre. Un bref poème sans prétention, à la versification impromptue, le seul poème sans doute que le lieutenant ait rédigé durant sa vie:

Écrire une pensée à ce gosse-là, quoi dire?

Sinon qu’un soir, il arrivait au cantonnement

En rigolant comme un enfant!

Un matin de printemps, il pleut du fer mais

Il rigole bien comme un gamin!

Un jour, la frontière de France s’allume,

Il faut être partout où ça brûle et cogner, cogner,

En hurlant aux vieux guerriers:«Souriez, souriez!»

Un crépuscule sombre et rouge. Derrière nous, la mer,

Sur nos têtes, devant nous, l’enfer.

Lui s’en amuse, sort des plaisanteries, comme un titi!

Revenus sur la belle terre de France, hélas, tout est perdu.

On baroude encore pour l’honneur.

Le gosse est toujours là, souriant et sans peur…

Non, le lieutenant Ville n’avait pas l’intention de rivaliser avec Victor Hugo. Ces strophes notées entre deux bombardements témoignaient d’une époque où les enfants apprenaient encore par cœur Corneille et Racine, Musset et Rostand. Cette musique intérieure créait dans leur âme ce qu’on pourrait appeler une «sensibilité littéraire», oui, la compréhension que, même dans les heures où l’homme est réduit à la simple chair à canons, la vie pouvait être rythmée autrement que par la haine sauvage et la peur bestiale des mortels.

Une sensibilité littéraire. Serait-elle la véritable clef qui permet de deviner le secret de la francité?

J’ai cherché à l’exprimer en parlant, dans un livre, du lieutenant Schreiber et de ses frères d’armes. Ce jeune lieutenant français, âgé de quatre-vingt-dix-huit ans, est aujourd’hui parmi nous. Tout au long de nos conversations, son seul désir était de rendre un peu plus pérenne la mémoire de ses camarades morts pour la France. Surtout le souvenir de Francis Gilot, un jeune tankiste de dix-huit ans – dix-huit ans! – tué en août 44, dans la bataille de Toulon.

Le général de Gaulle en parlant de ces combattants oubliés disait avec tout son talent d’écrivain, avec toute sa sensibilité littéraire: «Maintenant que la bassesse déferle, ces soldats regardent la terre sans rougir et le ciel sans blêmir!»

Merci.

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Le monde en « full 3D » selon le directeur de l’innovation d’Engie

Thierry Lepercq, fondateur de Solairedirect et aujourd’hui membre du Comex du groupe en charge de l’innovation et de la recherche, voit grand. Notamment sur l’hydrogène, sur lequel il mise, à terme, comme substitut aux carburants fossiles.

Source : Le monde en « full 3D » selon le directeur de l’innovation d’Engie

Thierry Lepercq, fondateur de Solairedirect et aujourd’hui membre du Comex du groupe en charge de l’innovation et de la recherche, voit grand. Notamment sur l’hydrogène, sur lequel il mise, à terme, comme substitut aux carburants fossiles.

Elon Musk veut aller sur mars avant de s’attaquer au pétrole. Tout l’inverse de Thierry Lepercq, directeur général adjoint en charge de l’innovation, de la recherche et de la technologie chez Engie, qui voit dans les technologies à base d’hydrogène la possibilité, à terme, de se substituer aux énergies fossiles. Signe de l‘intérêt de l’ex. GDF-Suez pour cette technologie encore peu développée en France, c’est lors de l’AG de l’Afhypac (Association française pour l’hydrogène et les piles à combustible) du 14 décembre dernier, organisée pour la première fois au siège du groupe, qu’il s’exprimait ainsi.

Responsabilité historique des grands énergéticiens

Pour Thierry Lepercq, le monde de l’énergie est actuellement bouleversé par plusieurs tsunamis déclenchés par la compétitivité désormais acquise des énergies renouvelables, les progrès réalisés dans les technologies de stockage entrées dans une logique de coût/volume, le développement des mobilités électriques et digitales, l’émergence de l’internet des objets et du big data et les nouvelles technologies telles que l’hydrogène. Le tout concourant à l’avènement d’un monde « full 3D », autrement dit totalement décarboné, décentralisé et digitalisé. Plus question de considérer l’hydrogène comme une niche réservée à des projets pilotes subventionnés, il est temps désormais de passer à une vision industrielle. Une vision « moonshot », comme celle qui a permis à Kennedy d’envoyer un Américain sur la lune. Et Thierry Lepercq de citer Victor Hugo (décidément très sollicité depuis quelque temps par les figures de proue des nouveaux modèles économiques) : « Il n’est rien au monde d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue. »

L’heure cependant n’est pas encore tout à fait venue de faire de l’hydrogène, ce chaînon manquant des systèmes énergétiques territoriaux, le vecteur universel qui doit permettre in fine de se substituer au pétrole, notamment dans la mobilité. Si « la technologie n’est pas encore dans sa « courbe en J » qui caractérise la phase de décollage », « le moment est venu de penser très grand », et il en va, selon Thierry Lepercq, de la « responsabilité historique des grands énergéticiens », et notamment de « la France, qui a su se montrer pionnière à d’autres époques. »

Plus d’énergie, moins chère et pour plus d’usages

Qu’on se le dise, on ne parle plus de « transition » chez Engie, mais de « révolution ». Les cycles d’adoption des nouvelles technologies ne sont pas linéaires, et c’est une nouvelle architecture de l’énergie qui est actuellement en train d’émerger. « Une révolution, c’est plus radical qu’une transition, et plus exigeant pour les entreprises qui doivent s’adapter », reconnaît Thierry Lepercq. Mais c’est aussi, en l’espèce « beaucoup plus d’énergie, beaucoup moins chère, et pour beaucoup plus d’usages. » Un groupe de travail auquel participe Engie vise un coût de la BTU (British Thermal Unit, unité de mesure en vigueur dans les énergies fossiles) à 5$ pour atteindre la compétitivité nécessaire.

Loin de la « stratégie des 20 ans » communément adoptée par les entreprises pour opérer le virage qui s’impose à elles, c’est dès maintenant que le directeur de l’innovation veut embarquer le groupe sur les technologies de demain à très fort potentiel, en visant chaque fois le leadership mondial. A la tête d’Engie Fab (qu’il aime à surnommer la « Moonshot factory »), bientôt implanté à côté de Engie Digital dans le 9ème arrondissement parisien, il supervise la direction recherche/technologie et ses deux laboratoires de Saint-Denis et Bruxelles, ainsi que l’innovation et Engie New Ventures. Ce fonds doté de 150 millions d’euros a déjà investi dans une quinzaine de startups, dont le réseau dédié à l’IoT de Sigfox, les films photovoltaïques de l’allemand Heliatek ou les systèmes à base de piles à combustible hydrogène de Symbio F Cell. «Nous souhaitons nous concentrer sur des participations stratégiques, dans des entités qui peuvent nous aider à devenir des leaders mondiaux», résume Thierry Lepercq.

Elaborer les modèles économiques de demain

Engie Fab, où prévaut une logique entrepreneuriale, se veut également une « fabrique à licornes », grâce à un processus normé fondé sur une méthode d’innovation ouverte qui doit permettre d’élaborer les business models de demain, en collaboration étroite avec les métiers de l’entreprise. À titre d’exemple, le groupe de travail dédié à la mobilité a identifié des axes de travail autour des stations de charge, de la gestion de flottes de véhicules carburant à l’hydrogène, ou encore de services de taxis autonomes, la voiture n’étant qu’un des éléments du système. Sur l’hydrogène, un sujet moins avancé, Engie Fab planche tout à la fois sur la production, le stockage et les usages, dans une logique territoriale.

Dans ce monde de l’énergie en plein bouleversement, la stratégie du groupe repose sur trois piliers : simplifier son portefeuille en se désengageant des énergies carbonées, dynamiser ses activités existantes grâce au digital et lancer de nouveaux business à l’échelle, notamment via des acquisitions. Précisément la mission de Thierry Lepercq et de ses équipes.

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Emmanuel Todd : “Le discours disant que le vote Trump est le vot

Emmanuel Todd : “Le discours disant que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes est absurde, c’est le contraire.”

Source : » Emmanuel Todd : “Le discours disant que le vote Trump est le vote des petits blancs racistes est absurde, c’est le contraire.”

Emmanuel Todd revient pour Atlantico sur l’élection de Donald Trump aux États-Unis.

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Je crois que c’est l’augmentation de la mortalité des Américains blancs de 45 à 54 ans entre 1999 et 2013 qui m’a fait craquer. La mortalité a un peu baissé pour les Blancs qui avaient fait des études supérieures complètes, elle a stagné pour ceux qui avaient fait des études supérieures incomplètes, elle a augmenté en-dessous de ce seuil, entraînant l’élévation du taux global. Nous en sommes au point où le groupe majoritaire, les Blancs, représentant 72% du corps électoral, est tellement en souffrance que sa mortalité augmente. Les causes de cette augmentation ne sont pas “naturelles” : il s’agit de suicides, d’alcool, de drogue, d’empoisonnements médicamenteux. A l’instinct je me suis dit : à ce stade, le système idéologique néo-libéral peut craquer. Cet indicateur est vraiment le signe que la globalisation économique a fini par conduire à une insécurité individuelle et sociale insupportable même en pays anglo-saxon. Les sondages “sortie des urnes” ont bien montré qu’au fond, la principale motivation du vote Trump était la volonté de changement. Tout sauf ce que représente Clinton.

Au fond, je suis revenu l’autre jour à la première intuition prospective de ma vie, antérieure à mon hypothèse et mes recherches sur la détermination des idéologies par les structures familiales. En 1976, j’avais prédit, à l’instinct, dans La Chute finale, l’effondrement du système soviétique, en me basant, fondamentalement, sur la hausse de la mortalité infantile russe entre 1970 et 1974. Je peux aujourd’hui boucler l’interprétation : la famille communautaire paysanne russe – égalitaire, autoritaire – a bien mené à l’idéologie communiste. Mais à un certain stade, l’absurdité économique et sociale du communisme est devenue telle que la Russie a fini par s’en débarrasser, par transcender sa propre détermination anthropologique. Il se passe aujourd’hui quelque chose du même ordre aux Etats-Unis. Une réalisation exagérée du potentiel idéologique individualiste et inégalitaire de la famille nucléaire absolue anglo-saxonne a mené l’Amérique dans une autre forme d’absurdité. La population finit par réagir et part dans une autre direction. Ce qui se passe en Amérique peut donc sans doute être mis en parallèle, en termes d’importance historique, avec ce qui s’est passé en Russie vers 1990. Dans les deux cas, un taux de mortalité avertit le chercheur. La démographie est tellement plus fiable que l’économie !

La chute du néo-libéralisme succède donc à celle du communisme. Le parallèle s’arrête ici j’espère. Le capitalisme est plastique, multiforme : il devrait permettre une reconstruction assez rapide de la nation américaine..

Vous envisagez le vote Trump comme une réaction démocratique égalitaire. Que faire de la dimension raciale du vote ? Le parti républicain est toujours un parti blanc. Les démocrates protègent les Noirs et les Hispaniques. On parle de Trump comme de l’élu des “petits blancs”

La lecture sociologique de cette élection s’est faite avant tout sur des critères d’éducation et de race. Mais il faut quand même regarder les thèmes électoraux. La campagne américaine a débuté par une double surprise, la montée en puissance de Bernie Sanders et celle de Donald Trump, qui avaient en commun la dénonciation du libre-échange. Sanders a échoué, mais Trump a réussi en s’émancipant idéologiquement du parti Républicain. Je vois bien en France et ailleurs tous ceux qui veulent penser que Trump n’appliquera pas son programme. Mais nous devons accepter de voir la tendance lourde de la société américaine, à gauche autant qu’à droite de l’échiquier idéologique. La véritable idéologie de l’Amérique c’est aujourd’hui ce que j’appelle la “globalization fatigue“. Et d’une certaine façon, le programme de Trump a déjà commencé à être appliqué sous Obama. Les États Unis sont le pays qui a pris le plus de mesures protectionnistes depuis la crise et les dépenses de reconstruction des infrastructures ont déjà débuté. Commençons donc par valider une dimension marxiste de l’interprétation. Et un choix économique.

Il est vrai que Donald Trump a fait ses meilleurs scores chez les non éduqués blancs, mais il reste le fait que Trump est aussi un phénomène de classe moyenne, et qu’il fait un peu mieux que Clinton dans l’électorat blanc éduqué. Les Noirs ont voté à 88% pour Clinton, avec pourtant un taux de participation plus faible que pour Obama. Mais les mouvements les plus importants, par rapport aux élections précédentes, ont bien eu lieu en fonction des niveaux de revenus. Alors que le parti républicain était le parti des riches, il se contente aujourd’hui de faire jeu égal avec le parti démocrate chez ceux qui gagnent plus de 200 000 dollars par an. Globalement certes, on a l’impression que le niveau économique n’est plus tellement déterminant. Mais c’est le résultat d’une mutation extraordinaire : beaucoup de riches ont fui le parti républicain. D’ailleurs, pendant la campagne, l’argent est allé vers le parti démocrate. Wall Street a voté Clinton. Tout comme les chanteurs et acteurs branchés perçus comme “de gauche”, liberal au sens américain, mais qui sont quand même, au fond, des milliardaires qui bénéficient à leur manière de la globalisation.

 

[…]

Le problème racial est en Amérique d’une épaisseur, d’une résistance extraordinaire. Il n’a aucun équivalent en France. Il n’y a pas chez nous de groupes où le taux de mariage mixte soit aussi faible que celui des femmes noires aux États Unis. Loïc Wacquant a bien montré dans Urban Outcast (parias urbains) que les banlieues françaises les plus pourries n’avaient rien à voir avec l’hyperghetto américain. Il y a pire : les États-Unis sont depuis l’origine une démocratie raciale. Les Anglais qui ont fondé l’Amérique ne croyaient pas en l’égalité des hommes. La seule façon d’expliquer leur conversion à un idéal égalitaire démocratique, c’est d’admettre que les Blancs sont devenus égaux en Amérique parce que la notion d’infériorité y a été collée sur des groupes raciaux ; sur les Indiens, puis sur les Noirs.

Comment cette question raciale structure-t-elle aujourd’hui l’espace politique américain ?

Dès Nixon, les Républicains ont utilisé le ressentiment blanc contre la déségrégation et contre l’émancipation politique des Noirs comme un instrument de lutte et de conquête électorale. Subtilement, en utilisant un langage codé, ils ont établi l’idée que l’État Providence (le welfare) était un truc pour les Noirs. Le parti Républicain, le parti de Lincoln et de l’abolition de l’esclavage, est rapidement devenu un parti blanc. La question raciale a été à partir de Reagan un levier fondamental de la révolution néolibérale. C’est largement par racisme que les électorats de Reagan, de Bush père et fils, ont applaudi aux suppressions d’impôts, à la destruction de l’Etat social de Roosevelt. C’est en tapant sur les Noirs que les classes moyennes et les classes populaires blanches se sont autodétruites… Une bonne partie de l’électorat blanc a voté, des décennies durant, contre ses propres intérêts économiques, silencieusement contre les Noirs, bruyamment pour des valeurs religieuses ou contre l’avortement. En 1984, spécifiquement, contre le protectionnisme de Walter Mondale, candidat démocrate écrasé par Reagan. On pourrait dire qu’il s’est agi d’un électorat fou, ou peut-être seulement masochiste. C’est cet électorat raciste et masochiste que les éditorialistes du Washington Post, du New York Times aux Etats-Unis, du Guardian et de l’Independent au Royaume-Uni, et de la presse française, semblent regretter. Ils ont la nostalgie de ces gens qui votaient contre leur intérêt et qui élisaient des Présidents qui réduisaient les impôts et faisaient la guerre en Irak.

 

[…]

Mais ce serait pourtant pour les “élites” françaises le moment d’être lucides et de ne pas refaire en 2017 l’erreur de 1981 : agir à contre temps des pays dominants et leaders, anglo-saxons.

Regardez. La révolution néolibérale démarre avec Thatcher en 1979 et Reagan en 1980 ; en 1981 la France de Mitterrand opère un contretemps exceptionnel. Alors que le virage néolibéral commence, la France amorce un virage soviétique. Elle nationalise. Tout cela pour aboutir, dès 1983, à un retournement mal maitrisé, qui se croit néolibéral mais qui n’est en fait qu’austéritaire. Nos hauts-fonctionnaires naïfs vont finir par concevoir l’euro en le pensant libéral alors qu’il s’agit en fait d’une construction typiquement étatique, presque soviétique dans son désir de domination par en haut de la société.

2017 sera peut-être l’occasion, pour la France, de faire la même erreur, mais à l’envers. Après le Brexit, et Donald Trump, les Anglo-saxons bougent dans le sens de la reconstruction nationale et s’éloignent de l’idéal de la globalisation. Nos candidats de droite, dont l’un sera président, font assaut de néolibéralisme. Tous sont des libre-échangistes bêtas. L’un d’entre eux sera peut-être un nouveau Mitterrand, agissant à contretemps sur la scène mondiale.

 

À Lire en intégralité sur Atlantico, Emmanuel Todd, 15-11-2016

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USA Nassim Taleb nous explique qui vient de se faire écraser par Nicolas Flamel

USA Nassim Taleb nous explique qui vient de se faire écraser

Source : USA Nassim Taleb nous explique qui vient de se faire écraser par Nicolas Flamel

Comme Taleb l’a récemment expliqué sur Medium.com, nous avons aujourd’hui affaire à une classe d’ « intellectuels pourtant idiots ».

Ce à quoi nous assistons tout autour du monde, depuis l’Inde jusqu’au Royaume-Uni, en passant par les Etats-Unis, est une rébellion contre les cercles internes de décideurs politiques et de journalistes qui ne mettent pas leur peau en jeu, contre cette classe paternaliste d’experts semi-intellectuels de l’Ivy league ou tout droit sortis d’Oxford et Cambridge, qui viennent dire au reste d’entre nous 1) ce que nous devons faire, 2) ce que nous devons manger, 3) comment parler, 4) comment penser et 5)… pour qui voter.

Mais le problème, c’est le borgne qui suit l’aveugle : ces membres autoproclamés de l’ « intelligenzia » ne sont pas capable de trouver une noix de coco sur une île de cocotiers. Ils ne sont pas assez intelligents pour définir l’intelligence et établir des circularités. Leur compétence première est de passer des examens écrits par des gens exactement comme eux. Les recherches psychologiques ne se répliquent que dans 40% des cas, les conseils diététiques se trouvent renversés après trente années de phobie du gras, les analyses macroéconomiques fonctionnent moins encore que l’astrologie, la nomination de Bernanke malgré son manque de connaissance des risques, les essais pharmaceutiques qui n’aboutissent aux mêmes résultats que dans un tiers des cas au mieux… Les gens sont désormais parfaitement en droit de croire en leurs instincts ancestraux et d’écouter leur grand-mère (ou Montaigne ou qui que ce soit d’autre qui ait su faire preuve des connaissances classiques). Tous ont certainement de meilleurs antécédents que nos décideurs politiques.

Nous pouvons tous voir que les académico-bureaucrates qui cherchent à diriger nos vies ne sont pas rigoureux, que ce soit en termes de statistiques médicales que de décisions politiques. Ils ne peuvent pas faire la différence entre la science et le scientisme. A leurs yeux, le scientisme est plus scientifique encore que la science véritable. Il est trivial de présenter ce qui suit : ce que les Cass-Sunstein-Richard-Thaler du monde cherchent à nous faire percevoir comme rationnel ou irrationnel ne découle que de leur incompréhension de la théorie de probabilité et de leur usage cosmétique des modèles de premier-ordre. Ils sont enclins à confondre l’ensemble et l’agrégation linéaire de ses composants, comme nous l’avons vu dans le chapitre sur la loi de la minorité.

L’intellectuel pourtant idiot est le produit de la modernité, dont le développement s’accélère depuis le milieu du XXe siècle. Il approche aujourd’hui de son apogée, tout comme ceux qui n’ont jamais pris de risque mais ont su prendre le dessus sur tous les aspects de la vie. Pourquoi ? Simplement parce que, dans de nombreux pays, le rôle du gouvernement est dix fois ce qu’il était il y a un siècle (en termes de pourcentage du PIB). Les intellectuels pourtant idiots semblent omniprésents dans nos vies, mais demeurent une petite minorité qui n’est que rarement visible en-dehors des magasins spécialisés, des médias et des universités. Une majorité des gens ont de vrais emplois, et il n’y en a que très peu de disponibles pour les intellectuels pourtant idiots.

Prêtez attention aux semi-érudits qui se prennent pour des érudits.

Les intellectuels pourtant idiots émettent des stéréotypes sur ceux qui font des choses qu’ils ne comprennent pas sans jamais réaliser que c’est leur propre compréhension qui est limitée. Ils pensent que les gens devraient agir en fonction de leurs meilleurs intérêts et connaissent ces intérêts, notamment pour ce qui concerne les rustres de la campagne américaine et les Britanniques au vocabulaire limité qui ont voté pour Brexit. Quand la plèbe fait quelque chose qui a du sens pour elle, mais pas pour eux, ils utilisent le terme « non-éduqué ». Ce que nous appelons généralement la participation au processus politique, ils appellent « démocratie » lorsqu’elle correspond à leurs attentes, et « populisme » lorsque le vote populaire contredit ses préférences. Les riches Blancs pensent qu’un dollar d’impôts devrait compter pour un vote, les humanistes pensent qu’un homme doit représenter un vote, Monsanto estime qu’un lobbyiste est égal à un vote, et l’intellectuel pourtant idiot s’imagine qu’un diplôme de l’Ivy league ou d’une école étrangère de prestige devrait représenter un vote.

 

Socialement parlant, les intellectuels pourtant idiots sont inscrit au New Yorker. Ils ne blasphèment jamais sur Twitter. Ils parlent d’égalité entre les races et d’égalité économique, mais ne sont jamais allés boire un verre avec un chauffeur de taxi appartenant à une minorité ethnique. Ils ont participé en personne à plusieurs émissions de TED Talks et n’en ratent que peu d’épisodes sur Youtube. Non seulement ils voteraient pour Hillary Monsanto-Malmaison parce qu’elle leur semble susceptible d’être élue, ils perçoivent tous ceux qui ne le feraient pas comme des malades mentaux.

L’intellectuel pourtant idiot possède sur son étagère une copie de la première édition de Black Swan, mais confondent l’absence de preuves et une preuve d’absence. Il pense que les OGM sont une science, et que cette technologie n’est pas différente de la reproduction conventionnelle en conséquence de sa confusion de la science avec le scientisme.

Typiquement, les intellectuels pourtant idiots comprennent la logique du premier ordre, mais pas celle du deuxième ordre (ou plus), ce qui les rend complètement incompétents dans les domaines les plus complexes. Depuis le confort de leur maison suburbaine à double voie de garage, ils ont recommandé le retrait de Kadhafi qu’ils jugeaient être un dictateur, sans réaliser que son retrait aurait des conséquences (n’oubliez pas qu’ils ne mettent rien en jeu et ne souffrent jamais de conséquences).

Les intellectuels pourtant idiots sont membres d’un club de voyageurs privilégiés : s’ils sont des scientifiques sociaux, ils usent des statistiques sans savoir d’où elles sont dérivées (comme Steven Pinker et autres) ; s’ils sont au Royaume-Uni, ils participent à des festivals littéraires ; ils boivent du vin avec leur steak (mais jamais du blanc) ; ils croyaient autrefois que le gras était mauvais pour la santé et ont depuis complètement changé d’avis ; ils prennent des statines parce que c’est ce que leur a recommandé leur médecin ; ils ne comprennent pas l’ergodicité et lorsqu’on leur explique le principe, ils l’oublient en quelques minutes ; ils n’utilisent pas de mots Yiddish en affaires ; ils étudient la grammaire avant d’oser parler une langue ; ils ont des cousins qui ont travaillé avec quelqu’un qui connaît la Reine ; ils n’ont jamais lu Frederic Dard, Libanios d’Antioche, Michael Oakeshot, John Gray, Amianus Marcellinus, Ibn Battuta, Saadiah Gaon, ou Joseph De Maistre ; ils n’ont jamais bu avec des Russes ; ils n’ont jamais bu au point de casser des vitres (ou mieux encore, des chaises) ; ils ne savent pas la différence entre Hécate et Hécube ; ils ne savent pas qu’il n’existe aucune différence entre « pseudo-intellectuel » et « intellectuel » en l’absence de risque ; ils ont mentionné la mécanique quantique au moins deux fois au cours de ces cinq dernières années lors de discussions qui n’avaient rien à voir avec la physique ; ils savent les conséquences qu’ont leurs mots et leurs actions sur leur réputation.

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Trump: cochons de votants! – Causeur

Source : Trump: cochons de votants! – Causeur

Trump: cochons de votants!

Les médias ont encore confondu information et rééducation

Elisabeth Lévy

Elisabeth Lévy
est fondatrice et directrice de la rédaction de Causeur.

Publié le 10 novembre 2016 / Médias Monde Politique

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Voilà des années que les journalistes observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières «déplorables», l’engueulent pour ses votes lamentables et lui prodiguent des leçons de maintien pour élargir son esprit étroit.

Joie d’un électeur de Donald Trump, novembre 2016. SIPA. AP21973841_000001

Peut-être avez-vous raté cette breaking news : au lendemain de l’élection de Donald Trump, Marine Le Pen et l’éditorialiste du Monde ont eu exactement la même analyse. « Ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde », a déclaré la première (qui peut remercier sa plume pour cette belle formule). « L’élection de Donald Trump est un bouleversement majeur, une date pour les démocraties occidentales. Comme la chute du Mur de Berlin, comme le 11-Septembre 2001, cet événement ouvre sur un nouveau monde », écrivait pour sa part Jérôme Fenoglio, le directeur du Monde qui, pour l’occasion, avait sorti les grands mots.

Bien sûr, la convergence s’arrête là, car le rêve de la patronne du FN est le cauchemar du journaliste (et de 95 % de ses confrères). Or, avec l’élection du « très controversé Donald Trump », comme on l’appelle désormais sur France Inter, ce rêve et ce cauchemar ont effectivement acquis une nouvelle consistance. Dans le nouveau monde dont on nous annonce l’avènement, Marine Le Pen aura probablement beaucoup plus de pouvoir que Jérôme Fenoglio. Et quoi qu’on pense de l’ascension annoncée de la première, on peut trouver quelques vertus à la déconfiture du second et de sa corporation.

Voilà des années que Fenoglio et ses congénères observent le plouc occidental avec mépris et suffisance, qu’ils dénoncent ses manières « déplorables » comme dit Hillary Clinton, l’engueulent pour ses votes lamentables et  lui prodiguent en toute occasion des leçons de maintien destinées à élargir son esprit étroit, à désodoriser ses idées nauséabondes et à aérer ses peurs rances. Et voilà des années que le populo affirme avec constance qu’il ne veut pas du monde mondialisé et ouvert à tous les vents qu’on lui présente comme son avenir inéluctable. Le plouc qu’on appelle également petit blanc bien qu’il ne le soit pas toujours, veut des frontières à l’intérieur desquelles il pourra faire peuple en conservant ses traditions et ses petites manies. Certes, comme on le répète sur France Inter, Trump n’a pas été élu par les seuls ouvriers de l’Amérique périphérique, mais aussi par une Amérique blanche, aisée et conservatrice, bref  c’est un vote réactionnaire a conclu une journaliste soulagée. Il y a sans doute plus de gagnants de la mondialisation parmi les électeurs de Trump que parmi ceux de Marine Le Pen ou du Brexit, peut-être parce que la place dans le processus de production ne dit pas tout d’un homme. Et que, si la demande de réassurance nationale s’accroît à mesure que le revenu baisse, elle n’est pas réductible à un facteur économique.

Le populo est populiste, se lamentent cependant les bonnes âmes qui ont renoncé à sauver le prolétariat ou plutôt en ont élu un nouveau. Alors, pour taper sur la tête des bonnes âmes ou au moins se la payer, le populo utilise, comme le disait Muray, le gourdin qu’il a sous la main, ici Trump, là Brexit et demain, peut-être Marine. Et tant qu’il ne trouvera pas de gourdins plus convenables, il se contentera de ceux-là qui ont au moins l’avantage de faire peur aux bien-pensants, qu’ils soient lecteurs du Monde ou du New York Times où une internaute confessait hier ne rien comprendre au pays où elle vit. Ça c’est sûr et c’est bien le problème. Quelqu’un qui a suivi la campagne à travers ces estimables journaux n’avait aucune chance de comprendre son issue.

« Populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. » 

Je ne sais pas si on a raison d’avoir peur de Donald Trump dont certains de mes amis ne retiennent que le programme keynésien à la Roosevelt, comme si la colère anti-establishment dont il est le porte-parole devait nous faire oublier ses farces et attrapes en tout genre. En tout cas, à l’inverse de Barack Obama qui, accueilli tel le messie, ne pouvait que décevoir, Trump ne pourra nous décevoir qu’en bien.

Je sais en revanche que, populiste, au-dessus de 50 %, ça devient populaire. Ah oui, Hitler en 1933 aussi. Mais c’est un curieux syllogisme de déduire de la victoire relative du futur Führer dans une élection formellement démocratique que tout vainqueur qui nous déplairait est un héritier d’Hitler. Il y a quelques jours, Le Monde se désolait de ce qu’une partie des Français (suivez mon regard) n’adhérât plus au système démocratique et demandât de l’autorité, comme si les deux étaient antagonistes. Et les commentateurs qui, de Londres à New York, de Paris à Berlin, dénoncent avec constance les résultats des urnes, ne sont-ils pas  en rupture de démocratie ? Est-il bien démocratique d’afficher son mépris pour le cochon de votant ? « Trump se vautre dans le triomphe », titre aujourd’hui le New York Times sans le moindre égard pour les millions d’Américains qui l’ont choisi. Des populistes vous dit-on. Seulement, dans cette démocratie que les journalistes chérissent tant, un mauvais électeur pèse autant qu’un bon (aux Etats-Unis, un petit correctif fait remonter les ploucs).

On l’a répété en boucle, sans en tirer la moindre conséquence : médias, analystes, sondeurs, se sont plantés en beauté. Ils n’ont rien vu venir, parce qu’au lieu de chercher à comprendre, ils s’efforcent de nier ce qui leur déplaît et de rééduquer ceux qui leur désobéissent. Le vote Trump est un bras d’honneur à  ceux qui prétendent savoir, à commencer par les journalistes. Ce qui signifie qu’eux et les autres prêchi-prêcheurs sont au moins en partie responsables du désastre qui les désole. Or, depuis hier, au lieu de se livrer à une salutaire autocritique et de se demander pourquoi ils ne comprennent rien aux sociétés dans lesquelles ils vivent, ils trépignent et redoublent de remontrances à l’égard des électeurs trumpistes.

Désolée chers confrères et autres guides d’opinion, mais vous ne guidez plus grand-chose. Et le vent de panique qui souffle sur le quartier général est un spectacle plus réjouissant que celui de votre ancienne superbe, quand vous vous plaisiez à brûler quelques dissidents pour l’exemple. Aujourd’hui, vos bûchers ne brûlent plus et vos piloris n’intéressent plus personne, tant mieux. L’ennui, c’est que nous allons tous payer le prix de l’incroyable suffisance avec laquelle depuis des années, vous ignorez les aspirations de ceux qu’Orwell appelait les gens ordinaires.

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[2014] Chomsky : Combien de minutes avant minuit ? | Blog sur Noam Chomsky (en français)

Source : [2014] Chomsky : Combien de minutes avant minuit ? | Blog sur Noam Chomsky (en français)

Par Noam Chomsky

Retour TomDispatch.com, 5 août 2014 Imprimer

Si quelque espèce extraterrestre venait à faire une histoire de l’homo sapiens, il se pourrait bien qu’elle choisisse de diviser son calendrier en deux ères : av. AN (avant les armes nucléaires) et EAN (ère des armes nucléaires). Cette dernière s’est bien sûr ouverte le 6 août 1945, premier jour du décompte de ce qui pourrait être la fin peu glorieuse de cette espèce étrange qui atteignit l’intelligence nécessaire à développer le moyen de sa propre destruction, mais pas, ainsi que le suggèrent les faits, la capacité morale et intellectuelle de contrôler ses pires instincts.

Le premier jour de l’EAN fut marqué par le « succès » de Little Boy, une simple bombe atomique. Le quatrième jour, Nagasaki fit l’expérience du triomphe technologique de Fat Man, un modèle plus sophistiqué. Cinq jours plus tard arriva ce que l’histoire officielle de l’Air Force appelle la « grande finale », un raid de 1 000 avions qui attaqua les villes et tua plusieurs milliers de gens, en lâchant des prospectus selon lesquels « Le Japon s’[était] rendu ». Truman annonça cette capitulation avant le retour du dernier B-29.

Ce furent les premiers jours de l’EAN. Alors que nous entrons dans sa 70e année, nous devrions nous émerveiller d’avoir survécu. Nous ne pouvons que deviner pour combien d’années encore.

Le général Lee Butler, ancien chef de l’U.S. Strategic Command (STRATCOM), qui contrôle les armes et la stratégie nucléaire, nous a donné quelques réflexions à propos de ces funestes perspectives. Il écrivit il y a vingt ans qu’il avait jusqu’ici survécu à l’EAN « grâce à quelque combinaison de talent, de chance, et de providence ; et, je suppose, surtout grâce à cette dernière ».

En revenant sur sa longue carrière consacrée au développement de stratégies nucléaires et à organiser les forces pour les mettre en place, il se décrivit  tristement comme « l’un des plus fervents défenseurs de la foi dans les armes nucléaires ». Mais il ajouta que c’était devenu « [son] fardeau de déclarer avec toute la conviction possible qu’elles nous ont fait beaucoup de mal ». Et de se demander : « En vertu de quelle autorité plusieurs générations d’hommes politiques des Etats possédant l’arme nucléaire s’approprient le pouvoir de décider des chances d’une vie future sur notre planète ? Mais de façon plus urgente encore, pourquoi est-ce qu’une telle impudence se perpétue alors que nous devrions trembler devant notre folie et nous unir dans un engagement pour abolir ses manifestations les plus meurtrières ? ».

Selon lui, le plan américain de 1960 appelant à une frappe totale et automatisée sur le monde communiste est « le document le plus absurde et irresponsable qu’[il ait] jamais supervisé ». Son homologue soviétique était probablement encore plus fou. Mais il faut se souvenir qu’il y a des concurrents à cette folie, parmi lesquels notre résignation vis-à-vis des menaces extraordinaires sur notre survie n’est pas la moindre.

La survie pendant les premières années de la guerre froide

D’après la doctrine enseignée dans l’éducation et dans le discours intellectuel général, le rôle premier de la politique d’un Etat est « la sécurité nationale ». Cependant, les preuves semblent indiquer que la doctrine de la sécurité nationale n’inclut pas la sécurité de la population. L’histoire montre que, par exemple, la menace d’une destruction instantanée par des armes nucléaires n’a jamais été une priorité pour les décideurs. Cela a été prouvé par le passé et demeure vrai aujourd’hui.

Lors des premiers jours de l’EAN, les Etats-Unis jouissaient d’une supériorité écrasante par rapport au reste du monde et d’une sécurité remarquable : ils contrôlaient l’hémisphère, les océans atlantiques et pacifiques, ainsi que l’opposé de ces océans. Bien avant la Deuxième guerre mondiale, ils étaient déjà devenus de loin le pays le plus riche du monde avec des avantages incomparables. L’économie américaine connut un bond pendant la guerre, alors que d’autres pays industriels étaient dévastés ou affaiblis. En ouvrant l’EAN, les Etats-Unis possédaient la moitié de la richesse du monde et encore davantage de sa capacité de production.

Cependant, une menace demeurait : les missiles intercontinentaux à ogives nucléaires. Cette menace fut examinée dans l’étude standard des politiques nucléaires, étude menée avec un accès à des sources haut-placées : Danger et survie : les choix sur la bombe pendant les cinquante premières années, de McGeorge Bundy, conseiller en sécurité nationale au cours des présidences de Kennedy et de Johnson.

Bundy écrivit que « le développement des missiles balistiques sous le gouvernement d’Eisenhower est l’une des plus grandes réussites de ces huit années. Pourtant, il faut reconnaître que les Etats-Unis ainsi que l’Union soviétique n’encourraient pas un aussi grand risque nucléaire si ces missiles n’avaient pas été mis au point ». Il ajouta également un commentaire plein d’enseignements : « Je ne suis au courant d’aucune proposition contemporaine d’aucun des deux gouvernements visant à bannir les missiles balistiques grâce à des accords ». Autrement dit, il n’y avait aucune intention de tenter de prévenir l’unique menace envers les Etats-Unis, celle d’une destruction totale par une guerre nucléaire contre l’Union soviétique.

Serait-il possible que cette menace ait été mise de côté ? Nous ne pouvons pas en être sûrs, mais cela est loin d’être inconcevable. Loin derrière les Etats-Unis en termes de développement et de sophistication technologique, les Russes se trouvaient dans un environnement bien plus menaçant. Ils étaient donc bien plus vulnérables à de tels systèmes armés que les Etats-Unis. Il y aurait pu avoir des ouvertures pour examiner les différentes possibilités, mais l’extraordinaire hystérie du moment empêchait les différents acteurs de les percevoir.  Cette hystérie était bien extraordinaire : un coup d’œil à la rhétorique des documents de cette époque tels que le National Security Council Paper NSC-68 demeure choquant, même si on fait abstraction de l’injonction du secrétaire d’Etat Dean Acheson selon laquelle il serait nécessaire d’être « plus clair que la vérité ».

Une des opportunités d’éloigner la menace fut une proposition notable faite en 1952 par le dirigeant soviétique Joseph Staline qui offrit l’unification allemande et des élections libres à la condition que l’Allemagne ne rejoigne à la suite aucune alliance militaire hostile. A la lumière du demi-siècle précédent au cours duquel l’Allemagne seule avait presque anéanti la Russie, à deux reprises, cela n’était pas une condition extrême.

La proposition de Staline fut prise au sérieux par James Warburg, un commentateur politique respecté, mais à cette exception près, elle fut ignorée ou tournée en dérision. La recherche récente commence à regarder les choses différemment. Le chercheur Adam Ulam, fervent anti-communiste, considère le statut de la proposition de Staline comme « un mystère non résolu ». Washington « n’a consacré que peu de temps à rejeter catégoriquement l’initiative de Moscou », écrit-il, pour des raisons « si peu convaincantes qu’elles en deviennent embarrassantes ». Il ajoute que l’échec politique, universitaire et intellectuel laissa ouverte la « simple question [de savoir si] Staline était sincèrement prêt à sacrifier RDA nouvellement créée sur l’autel de la vraie démocratie », avec des conséquences qui auraient été gigantesques sur la paix mondiale et la sécurité des Etats-Unis. En lisant des recherches récentes à propos des archives soviétiques, Melvyn Leffler, l’un des spécialistes de la Guerre froide les plus respectés, a pu observer que de nombreux universitaires ont été surpris de voir « [Lavrenti] Beria, chef sinistre et brutal de la police secrète [russe], proposer que le Kremlin offre à l’ouest un accord sur l’unification et la neutralisation de l’Allemagne », tout en acceptant « de sacrifier le régime communiste est-allemand afin de réduire les tension est-ouest » et d’améliorer les conditions internes politiques aussi bien qu’économiques en Russie – opportunités qui furent manquées pour pouvoir sécuriser la participation de l’Allemagne à l’OTAN.

Etant donné les circonstances, il n’est pas impossible que des accords aient pu être atteints, qui auraient alors protégé les Américains de la menace la plus importante à l’horizon. Mais cette possibilité ne fut pas prise en considération, indication criante du rôle infime joué par la vraie sécurité dans la politique publique.

La crise des missiles de Cuba et ses suites

Cette conclusion fut soulignée au cours des années qui ont suivi. Quand Nikita Khrouchtchev arriva au pouvoir après la mort de Staline, en 1953, il reconnut que l’URSS ne pouvait pas rivaliser avec les Etats-Unis, pays le plus riche et le plus puissant du monde, doté d’avantages incomparables. Si le pays espérait jamais échapper à son sous-développement économique et aux effets dévastateurs de la dernière guerre mondiale, il devait renverser le sens de la course à l’armement.

Khrouchtchev proposa de fortes réductions mutuelles des armes offensives. L’administration Kennedy nouvellement arrivée au pouvoir étudia alors l’offre et la rejeta, se tournant à la place vers une expansion militaire rapide, alors qu’elle était déjà bien en avance. Le défunt Kenneth Waltz, soutenu par d’autres analystes stratégiques proches des renseignements américains, écrivit alors que l’administration Kennedy avait « entrepris la plus grande construction militaire stratégique et conventionnelle jamais vue par temps de paix… alors même que Khrouchtchev tentait dans le même moment de réduire les forces conventionnelles et de suivre une stratégie de dissuasion minimale, et nous avons agi ainsi alors même que l’équilibre des armes stratégiques favorisait grandement les Etats-Unis ». A nouveau, on portait préjudice à la sécurité nationale tout en augmentant le pouvoir de l’Etat.

Les renseignements américains vérifièrent que des coupes massives avaient en effet été réalisées dans les forces soviétiques actives, aussi bien dans l’aviation que dans les effectifs. En 1963, Khrouchtchev fit un nouvel appel à des réductions. Il retira des troupes d’Allemagne de l’Est et invita Washington à faire de même. Cet appel fut également rejeté. En parlant de sa carrière, l’ancien conseiller du Pentagone et analyste de sujets de sécurité William Kaufmann décrivit l’échec des Etats-Unis à répondre aux initiatives de Khrouchtchev comme « [son] unique regret ».

La réaction des Soviétiques à la surenchère américaine de ces années-là fut de placer des missiles nucléaires à Cuba en octobre 1962 afin de tenter de rééquilibrer un tant soit peu la balance. Cette action était également motivée par la campagne terroriste de Kennedy contre le Cuba de Fidel Castro, qui était censée conduire à l’invasion de l’île au cours de ce même mois, comme la Russie et Cuba en auraient été informés. La « crise des missiles » qui s’ensuivit fut « le moment le plus dangereux de l’Histoire », selon les mots de l’historien Arthur Schlesinger, conseiller et confident de Kennedy.

Alors que la crise était à son comble à la fin du mois d’octobre, Kennedy reçut une lettre secrète de Khrouchtchev offrant de mettre fin à la crise par un retrait public simultané des missiles russes de Cuba et des missiles Jupiter américains de Turquie. Ces derniers étaient des missiles obsolètes dont le retrait avait été déjà été ordonné par l’administration Kennedy parce qu’ils étaient en train d’être remplacés par des sous-marins Polaris, bien plus meurtriers, qui devaient stationner dans la méditerranée.

L’estimation de Kennedy à ce moment-là était que s’il refusait l’offre des Soviétiques, la probabilité de déclencher une guerre nucléaire était de 33% à 50% – une guerre qui, comme l’avait prévenu le président Eisenhower, aurait détruit l’hémisphère nord. Kennedy n’en refusa pas moins l’offre de Khrouchtchev d’un retrait public des missiles de Cuba et de Turquie ; seul le retrait de Cuba pouvait être public, afin de protéger le droit des Etats-Unis de placer des missiles à la frontière de la Russie ou là où bon leur semblait.

Il est difficile d’imaginer pire décision dans l’histoire – et pour cette même décision, il reste loué pour son sang-froid et son sens de l’Etat.

Dix ans plus tard, pendant les derniers jours de la guerre israélo-arabe de 1973, Henry Kissinger, alors conseiller en sécurité auprès du président Nixon, lança une alerte nucléaire. Le but était de prévenir les Russes qu’ils ne devaient pas interférer avec ses manœuvres diplomatiques délicates censées assurer la victoire israélienne, mais d’une façon limitée afin que les Etats-Unis gardent un contrôle unilatéral de la région. Et les manœuvres étaient en effet délicates : les Etats-Unis et la Russie avaient conjointement imposé un cessez-le-feu, mais Kissinger informa les Israéliens qu’ils pouvaient l’ignorer, d’où le besoin d’une alerte nucléaire pour faire fuir les Russes. La sécurité des Américains avait toujours la même importance.

Dix ans plus tard encore, l’administration Reagan lança des opérations pour mettre à l’épreuve les défenses aériennes russes en simulant des attaques aériennes et navales ainsi qu’une alerte nucléaire de haut-niveau que les Russes étaient censés détecter. Ces actions furent entreprises à un moment très critique : Washington était en train de déployer des missiles Pershing II en Europe à une distance de vol de cinq minutes de Moscou ; le président Reagan avait aussi annoncé l’Initiative de défense stratégique (« Star Wars »), que les Russes identifièrent en effet comme une arme de première-frappe, interprétation standard de la défense par missiles de la part des deux camps. Et d’autres tensions montaient également.

Ces actions causèrent naturellement beaucoup d’inquiétude en Russie, qui, à la différence des Etats-Unis, était assez vulnérable et avait été envahie à plusieurs reprises et presque détruite. En 1983, cela conduisit à la peur d’une guerre. Une récente publication d’archives a révélé que le danger était plus grave encore que ce que les historiens avaient d’abord perçu. Une étude de la CIA intitulée « La peur de la guerre était réelle » a conclu que les services de renseignements américains ont probablement sous-estimé l’inquiétude des Russes et la menace d’une frappe nucléaire russe préventive. Les exercices « devinrent presque le prélude d’une frappe nucléaire préventive » d’après un avis dans le Journal des études stratégiques.

Et c’était même encore plus dangereux, comme nous l’avons appris en septembre dernier, lorsque la BBC a rendu public le fait qu’au milieu de ces événements qui menaçaient la planète entière, les systèmes d’alarme de la Russie avaient détecté une frappe de missiles en provenance des Etats-Unis, propulsant son système nucléaire au plus haut niveau d’alerte. Le protocole de l’armée soviétique était de riposter avec une attaque nucléaire. Heureusement, l’officier de service, Stanislav Petrov, décida de désobéir et de ne pas faire part des avertissements à ses supérieurs. Il reçut une réprimande officielle. Et grâce à ce manquement au devoir, nous sommes toujours en vie pour en parler.

La sécurité de la population n’était pas davantage une priorité pour les membres de l’administration Reagan qu’elle ne l’était pour leurs prédécesseurs. Et cela demeure aujourd’hui, même en ignorant les nombreuses fois où la catastrophe nucléaire a été évitée de peu au cours de ces années, dont beaucoup sont relatées dans l’inquiétante étude d’Eric Schlosser, Commande et contrôle : les armes nucléaires, l’accident de Damas, et l’illusion de la sécurité. En d’autres termes, il est difficile de contester les conclusions du général Butler.

La survie dans l’ère post-Guerre froide

L’ensemble des actions et doctrines qui ont suivi la Guerre froide n’est pas rassurant non plus. Tout président qui se respecte se doit d’avoir une doctrine. La doctrine de Clinton était résumée dans le slogan « multilatéraux quand nous pouvons, unilatéraux quand nous devons ». Dans une allocution au Congrès, l’expression « quand nous devons » fut mieux expliquée : les Etats-Unis ont le droit d’avoir recours à « l’usage unilatéral du pouvoir militaire » pour s’assurer « un accès non restreint à des marchés clefs, des sources d’énergie, et des ressources stratégiques ». Pendant ce temps, STRATCOM à l’époque de Clinton publia une importante étude intitulée « Les essentiels de la dissuasion post-Guerre froide », parue bien après l’effondrement de l’Union soviétique, et Clinton étendait le programme de George H.W. Bush d’expansion de l’OTAN à l’est en violation des promesses faites au premier ministre soviétique Mikhaïl Gorbatchev – ce qui semble faire écho à ce qui se passe aujourd’hui.

Cette étude de STRATCOM s’intéressait au « rôle des armes nucléaires à l’ère post-Guerre froide ». L’une des conclusions principales est que les Etats-Unis doivent maintenir leur droit de lancer une première frappe, même contre des Etats dépourvus de l’arme nucléaire. De plus, les armes nucléaires doivent être toujours prêtes parce qu’elles « projettent leur ombre sur toute crise et tout conflit ». C’est donc qu’elles étaient constamment utilisées, tout comme on utilise une arme en visant mais en ne tirant pas lors d’une attaque à main armée (ce qui a été souligné à plusieurs reprises pas Daniel Ellsberg). STRATCOM continuait en conseillant aux décideurs de « ne pas être trop rationnels lorsqu’il s’agit de déterminer… ce qui est le plus important aux yeux de l’opposant ». Tout devait être visé simplement. « [Il] est nuisible de nous décrire comme étant trop rationnels et gardant trop la tête froide… La possibilité que les Etats-Unis puissent devenir irrationnels et vindicatifs dans le cas où leurs intérêts vitaux seraient menacés devrait faire partie de l’image nationale que nous projetons ». Il est « bénéfique [pour notre position stratégique] que certains éléments puissent sembler ‘’hors de contrôle’’ », créant ainsi une menace constante d’attaque nucléaire – ce qui, si cela intéresse quelqu’un, est une violation grave de la Charte des Nations Unies.

Cela est très loin des objectifs nobles qui sont constamment proclamés, ou de l’obligation faite par le Traité de non-prolifération de faire des efforts de « bonne foi » pour éliminer ce fléau de la planète. Ce qui résonne dans cette étude est plutôt une adaptation du fameux couplet de Hilaire Belloc à propos de la mitrailleuse Maxim (pour citer le grand historien africain Chinweizu) :

« Quoi qu’il arrive, nous avons

La bombe atomique, et eux non ».

Après Clinton vint, bien sûr, George W. Bush, dont le très large soutien à la guerre préventive incluait facilement l’attaque du Japon en décembre 1941 sur des bases militaires situées dans des possessions américaines hors de leur territoire, à une époque où les militaires japonais savaient très bien que les Etats-Unis fabriquaient en précipitation les forteresses volantes B-17 et les déployaient sur ces bases avec l’intention « de détruire le cœur industriel de l’empire grâce des attaques de bombes explosives sur les nombreuses fourmilières des bambouseraies de Honshu et Kyushu ». C’est ainsi que les plans pré-guerre furent décrits par leur architecte, le général de l’Air Force Claire Chennault, avec l’approbation enthousiaste du président Franklin Roosevelt, du secrétaire d’Etat Cordell Hull, et du chef des armées le général George Marshall.

Après eux vient Barack Obama et ses discours sur l’abolition des armes nucléaires – accompagnés par des plans d’investissement d’un milliard de dollars dans l’armement nucléaire américain, un pourcentage du budget militaire américain qui, d’après une étude du James Martin Center for Nonproliferation Studies à l’Institut de Monterey des études internationales, est « comparable à l’investissement réalisé dans les années 1980 sous la présidence Ronald Reagan dans les nouveaux systèmes stratégiques ».

Obama n’a pas non plus hésité à jouer avec le feu pour des gains politiques. Si l’on regarde par exemple la capture et l’assassinat d’Oussama Ben Laden par les US Navy, cet événement fut annoncé avec fierté par Obama dans un discours important sur la sécurité nationale en mai 2013, discours qui fut largement relayé, mais dont un paragraphe crucial fut ignoré.

Obama salua l’opération mais ajouta qu’elle ne pouvait pas devenir une norme. La raison en était, d’après lui, que les risques « étaient immenses ». Les soldats de la Navy auraient pu être « pris dans des échanges de coups de feu ». Même si cela n’a par chance pas eu lieu, « le coup porté à notre relation avec le Pakistan et la réaction violente du public pakistanais à propos de l’empiètement sur leur territoire fut… lourd ».

Ajoutons maintenant quelques détails. Les soldats de la Navy avaient pour consigne de se battre pour se libérer s’ils étaient interceptés. Ils n’auraient pas été laissés seuls face à leur destin s’ils avaient été « pris dans des échanges de coups de feu ». Toute la force de l’armée américaine aurait été mise au service de leur libération. Le Pakistan possède une armée puissante et bien entraînée, très protectrice de la souveraineté nationale. Le pays possède des armes nucléaires et les spécialistes pakistanais craignent l’éventualité d’une pénétration de leur système de sécurité nucléaire par des éléments du djihad. De plus, ce n’est pas un secret que la population a été radicalisée et rendue amère par la campagne de terreur menée par drones et d’autres politiques de Washington.

Alors que les soldats de la Navy étaient encore dans l’enceinte du camp de Ben Laden, le chef des armées pakistanais, Ashfaq Parvez Kayani, fut informé du raid et ordonna aux militaires de « confronter toute force aérienne non-identifiée », qui selon lui proviendraient d’Inde. Pendant ce temps à Kaboul, le commandeur américain général David Petraeus ordonna aux « avions de guerre de répondre » si les Pakistanais « faisaient décoller leurs avions d’attaque en urgence ».

Comme l’a dit Obama, le pire n’a pas eu lieu, par chance, mais cela aurait pu être terrible. Mais les risques ont été abordés sans inquiétude notable, ni commentaire subséquent.

Ainsi que l’a observé le général Butler, il relève presque du miracle que nous ayons jusqu’à aujourd’hui échappé à la destruction, et plus nous tenterons notre destin, moins nous pourrons espérer une intervention divine perpétuer ce miracle.

© Noam Chomsky

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Le testament de Maurice Allais

Le 9 octobre 2010, disparaissait Maurice Allais à l’âge respectable de 99 ans, qui avait tout annoncé…

Maurice AllaisC’était le seul prix Nobel d’économie français (Debreu est américain à ce stade), jusqu’à Jean Tirole, l’ami des banques… Né le 31 mai 1911, il part aux États-Unis dès sa sortie (major X31) de Polytechnique en 1933 pour étudier in situ la Grande Dépression qui a suivi la Crise de 1929. Ironie de l’histoire, il a ainsi pu réaliser une sorte de “jonction” entre les deux Crises majeures du siècle. Son analyse, percutante et dérangeante, n’a malheureusement pas été entendue faute de relais.

Fervent libéral, économiquement comme politiquement, il s’est férocement élevé contre le néo-conservatisme des années 1980, arguant que le libéralisme ne se confondait pas avec une sortie de “toujours mois d’État, toujours plus d’inégalités” – qui est même finalement la définition de l’anarchisme. On se souviendra de sa dénonciation du “libre-échangiste mondialiste, idéologie aussi funeste qu’erronée” et de la “chienlit mondialiste laissez-fairiste”. Il aimait à se définir comme un “libéral socialiste” – définition que j’aime beaucoup à titre personnel.

Il a passé les dernières années de sa vie à promouvoir une autre Europe, bien loin de ce qu’il appelait “l’organisation de Bruxelles”, estimant que la construction européenne avait pervertie avec l’entrée de la Grande-Bretagne puis avec l’élargissement à l’Europe de l’Est.

RIP

Lettre aux français : “Contre les tabous indiscutés”

Le 5 décembre 2009, le journal Marianne a publié le testament politique de Maurice Allais, qu’il a souhaité rédiger sous forme d’une Lettre aux Français.

Je vous conseille de le lire, il est assez court et clair. Je le complète par divers autres textes surtout pour les personnes intéressées – même si cela alourdit le billet.

Maurice Allais

Le point de vue que j’exprime est celui d’un théoricien à la fois libéral et socialiste. Les deux notions sont indissociables dans mon esprit, car leur opposition m’apparaît fausse, artificielle. L’idéal socialiste consiste à s’intéresser à l’équité de la redistribution des richesses, tandis que les libéraux véritables se préoccupent de l’efficacité de la production de cette même richesse. Ils constituent à mes yeux deux aspects complémentaires d’une même doctrine. Et c’est précisément à ce titre de libéral que je m’autorise à critiquer les positions répétées des grandes instances internationales en faveur d’un libre-échangisme appliqué aveuglément.

Le fondement de la crise : l’organisation du commerce mondial

La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme » , dénonciation absurde à chaque fois qu’elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d’être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j’ai par le passé nommé « des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années » (1). Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres. Inversement, parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l’actuelle crise : l’organisation du commerce mondial, qu’il faut réformer profondément, et prioritairement à l’autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire.

Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorance de l’économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes : il en existe certains de néfastes, tandis que d’autres sont entièrement justifiés. Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n’est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C’est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d’avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c’est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l’Europe. Il suffit au lecteur de s’interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres – si ce n’est des écarts plus importants encore – pour constater que la concurrence n’est pas viable dans la grande majorité des cas. Particulièrement face à des concurrents indiens ou surtout chinois qui, outre leur très faible prix de main-d’œuvre, sont extrêmement compétents et entreprenants.

Il faut délocaliser Pascal Lamy !

Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m’apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d’aggravation de la situation sociale. À ce titre, elle constitue une sottise majeure, à partir d’un contresens incroyable. Tout comme le fait d’attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l’ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l’arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. Comme je l’ai précédemment indiqué, nous faisons face à une ignorance criminelle. Que le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ait déclaré : « Aujourd’hui, les leaders du G20 ont clairement indiqué ce qu’ils attendent du cycle de Doha : une conclusion en 2010 » et qu’il ait demandé une accélération de ce processus de libéralisation m’apparaît une méprise monumentale, je la qualifierais même de monstrueuse. Les échanges, contrairement à ce que pense Pascal Lamy, ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, ils ne sont qu’un moyen. Cet homme, qui était en poste à Bruxelles auparavant, commissaire européen au Commerce, ne comprend rien, rien, hélas ! Face à de tels entêtements suicidaires, ma proposition est la suivante : il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy, un des facteurs majeurs de chômage !

Plus concrètement, les règles à dégager sont d’une simplicité folle : du chômage résulte des délocalisations, elles-mêmes dues aux trop grandes différences de salaires… À partir de ce constat, ce qu’il faut entreprendre en devient tellement évident ! Il est indispensable de rétablir une légitime protection. Depuis plus de dix ans, j’ai proposé de recréer des ensembles régionaux plus homogènes, unissant plusieurs pays lorsque ceux-ci présentent de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales. Chacune de ces « organisations régionales » serait autorisée à se protéger de manière raisonnable contre les écarts de coûts de production assurant des avantages indus a certains pays concurrents, tout en maintenant simultanément en interne, au sein de sa zone, les conditions d’une saine et réelle concurrence entre ses membres associés.

Un protectionnisme raisonné et raisonnable

Ma position et le système que je préconise ne constitueraient pas une atteinte aux pays en développement. Actuellement, les grandes entreprises les utilisent pour leurs bas coûts, mais elles partiraient si les salaires y augmentaient trop. Ces pays ont intérêt à adopter mon principe et à s’unir à leurs voisins dotés de niveaux de vie semblables, pour développer à leur tour ensemble un marché interne suffisamment vaste pour soutenir leur production, mais suffisamment équilibré aussi pour que la concurrence interne ne repose pas uniquement sur le maintien de salaires bas. Cela pourrait concerner par exemple plusieurs pays de l’est de l’Union européenne, qui ont été intégrés sans réflexion ni délais préalables suffisants, mais aussi ceux d’Afrique ou d’Amérique latine.

L’absence d’une telle protection apportera la destruction de toute l’activité de chaque pays ayant des revenus plus élevés, c’est-à-dire de toutes les industries de l’Europe de l’Ouest et celles des pays développés. Car il est évident qu’avec le point de vue doctrinaire du G20, toute l’industrie française finira par partir à l’extérieur. Il m’apparaît scandaleux que des entreprises ferment des sites rentables en France ou licencient, tandis qu’elles en ouvrent dans les zones à moindres coûts, comme cela a été le cas dans le secteur des pneumatiques pour automobiles, avec les annonces faites depuis le printemps par Continental et par Michelin. Si aucune limite n’est posée, ce qui va arriver peut d’ores et déjà être annoncé aux Français : une augmentation de la destruction d’emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l’industrie, mais tout autant dans l’agriculture et les services.

De ce point de vue, il est vrai que je ne fais pas partie des économistes qui emploient le mot « bulle ». Qu’il y ait des mouvements qui se généralisent, j’en suis d’accord, mais ce terme de « bulle » me semble inapproprié pour décrire le chômage qui résulte des délocalisations. En effet, sa progression revêt un caractère permanent et régulier, depuis maintenant plus de trente ans. L’essentiel du chômage que nous subissons —tout au moins du chômage tel qu’il s’est présenté jusqu’en 2008 — résulte précisément de cette libération inconsidérée du commerce à l’échelle mondiale sans se préoccuper des niveaux de vie. Ce qui se produit est donc autre chose qu’une bulle, mais un phénomène de fond, tout comme l’est la libéralisation des échanges, et la position de Pascal Lamy constitue bien une position sur le fond.

Crise et mondialisation sont liées

Les grands dirigeants mondiaux préfèrent, quant à eux, tout ramener à la monnaie, or elle ne représente qu’une partie des causes du problème. Crise et mondialisation : les deux sont liées. Régler seulement le problème monétaire ne suffirait pas, ne réglerait pas le point essentiel qu’est la libéralisation nocive des échanges internationaux, Le gouvernement attribue les conséquences sociales des délocalisations à des causes monétaires, c’est une erreur folle.

Pour ma part, j’ai combattu les délocalisations dans mes dernières publications (2). On connaît donc un peu mon message. Alors que les fondateurs du marché commun européen à six avaient prévu des délais de plusieurs années avant de libéraliser les échanges avec les nouveaux membres accueillis en 1986, nous avons ensuite, ouvert l’Europe sans aucune précaution et sans laisser de protection extérieure face à la concurrence de pays dotés de coûts salariaux si faibles que s’en défendre devenait illusoire. Certains de nos dirigeants, après cela, viennent s’étonner des conséquences !

Si le lecteur voulait bien reprendre mes analyses du chômage, telles que je les ai publiées dans les deux dernières décennies, il constaterait que les événements que nous vivons y ont été non seulement annoncés mais décrits en détail. Pourtant, ils n’ont bénéficié que d’un écho de plus en plus limité dans la grande presse. Ce silence conduit à s’interroger.

Un prix Nobel… téléspectateur

Les commentateurs économiques que je vois s’exprimer régulièrement à la télévision pour analyser les causes de l’actuelle crise sont fréquemment les mêmes qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n’avaient pas annoncé l’arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d’entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. Pour ma part, je n’étais pas convié sur les plateaux de télévision quand j’annonçais, et j’écrivais, il y a plus de dix ans, qu’une crise majeure accompagnée d’un chômage incontrôlé allait bientôt se produire, je fais partie de ceux qui n’ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu’ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j’ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j’assistais en téléspectateur le message que j’étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n’est venue d’aucune chaîne de télévision et ce durant des années.

Cette attitude répétée soulève un problème concernant les grands médias en France : certains experts y sont autorisés et d’autres, interdits. Bien que je sois un expert internationalement reconnu sur les crises économiques, notamment celles de 1929 ou de 1987, ma situation présente peut donc se résumer de la manière suivante : je suis un téléspectateur. Un prix Nobel… téléspectateur, Je me retrouve face à ce qu’affirment les spécialistes régulièrement invités, quant à eux, sur les plateaux de télévision, tels que certains universitaires ou des analystes financiers qui garantissent bien comprendre ce qui se passe et savoir ce qu’il faut faire. Alors qu’en réalité ils ne comprennent rien. Leur situation rejoint celle que j’avais constatée lorsque je m’étais rendu en 1933 aux États-Unis, avec l’objectif d’étudier la crise qui y sévissait, son chômage et ses sans-abri : il y régnait une incompréhension intellectuelle totale. Aujourd’hui également, ces experts se trompent dans leurs explications. Certains se trompent doublement en ignorant leur ignorance, mais d’autres, qui la connaissent et pourtant la dissimulent, trompent ainsi les Français.

Cette ignorance et surtout la volonté de la cacher grâce à certains médias dénotent un pourrissement du débat et de l’intelligence, par le fait d’intérêts particuliers souvent liés à l’argent. Des intérêts qui souhaitent que l’ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu’il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale.

Question clé : quelle est la liberté véritable des grands médias ? Je parle de leur liberté par rapport au monde de la finance tout autant qu’aux sphères de la politique.

Deuxième question : qui détient de la sorte le pouvoir de décider qu’un expert est ou non autorisé à exprimer un libre commentaire dans la presse ?

Dernière question : pourquoi les causes de la crise telles qu’elles sont présentées aux Français par ces personnalités invitées sont-elles souvent le signe d’une profonde incompréhension de la réalité économique ? S’agit-il seulement de leur part d’ignorance ? C’est possible pour un certain nombre d’entre eux, mais pas pour tous. Ceux qui détiennent ce pouvoir de décision nous laissent le choix entre écouter des ignorants ou des trompeurs.

Maurice Allais.

_________________
(1) L’Europe en crise. Que faire ?, éditions Clément Juglar. Paris, 2005.
(2) Notamment La crise mondiale aujourd’hui, éditions Clément Juglar, 1999, et la Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique, éditions Clément Juglar, 1999.

NB : vous pouvez télécharger cet article ici.

Maurice Allais

Présentation par Marianne

Le Prix Nobel iconoclaste et bâillonné

La « Lettre aux Français » que le seul et unique prix Nobel d’économie français a rédigée pour Marianne aura-t-elle plus d’écho que ses précédentes interventions ? Il annonce que le chômage va continuer à croître en Europe, aux États-Unis et dans le monde développé. Il dénonce la myopie de la plupart des responsables économiques et politiques sur la crise financière et bancaire qui n’est, selon lui, que le symptôme spectaculaire d’une crise économique plus profonde : la déréglementation de la concurrence sur le marché mondial de la main-d’œuvre. Depuis deux décennies, cet économiste libéral n’a cessé d’alerter les décideurs, et la grande crise, il l’avait clairement annoncée il y a plus de dix ans.

Éternel casse-pieds

Mais qui connaît Maurice Allais, à part ceux qui ont tout fait pour le faire taire ? On savait que la pensée unique n’avait jamais été aussi hégémonique qu’en économie, la gauche elle-même ayant fini par céder à la vulgate néolibérale. On savait le sort qu’elle réserve à ceux qui ne pensent pas en troupeau. Mais, avec le cas Allais, on mesure la capacité d’étouffement d’une élite habitée par cette idéologie, au point d’ostraciser un prix Nobel devenu maudit parce qu’il a toujours été plus soucieux des faits que des cases où il faut savoir se blottir.

« La réalité que l’on peut constater a toujours primé pour moi. Mon existence a été dominée par le désir de comprendre ce qui se passe, en économie comme en physique ». Car Maurice Allais est un physicien venu à l’économie à la vue des effets inouïs de la crise de 1929. Dès sa sortie de Polytechnique, en 1933, il part aux États-Unis. « C’était la misère sociale, mais aussi intellectuelle : personne ne comprenait ce qui était arrivé. » Misère à laquelle est sensible le jeune Allais, qui avait réussi à en sortir grâce à une institutrice qui le poussa aux études : fils d’une vendeuse veuve de guerre, il a, toute sa jeunesse, installé chaque soir un lit pliant pour dormir dans un couloir. Ce voyage américain le décide à se consacrer à l’économie, sans jamais abandonner une carrière parallèle de physicien reconnu pour ses travaux sur la gravitation. Il devient le chef de file de la recherche française en économétrie, spécialiste de l’analyse des marchés, de la dynamique monétaire et du risque financier. Il rédige, pendant la guerre, une théorie de l’économie pure qu’il ne publiera que quarante ans plus lard et qui lui vaudra le prix Nobel d’économie en 1988. Mais les journalistes japonais sont plus nombreux que leurs homologues français à la remise du prix : il est déjà considéré comme un vieux libéral ringardisé par la mode néolibérale.

Car, s’il croit à l’efficacité du marché, c’est à condition de le « corriger par une redistribution sociale des revenus illégitimes ». Il a refusé de faire partie du club des libéraux fondé par Friedrich von Hayek et Milton Friedman : ils accordaient, selon lui, trop d’importance au droit de propriété… « Toute ma vie d’économiste, j’ai vérifié la justesse de Lacordaire : entre le fort et le faible, c’est la liberté qui opprime et la règle qui libère”, précise Maurice Allais, dont Raymond Aron avait bien résumé la position : « Convaincre des socialistes que le vrai libéral ne désire pas moins qu’eux la justice sociale, et des libéraux que l’efficacité de l’économie de marché ne suffit plus à garantir une répartition acceptable des revenus. » Il ne convaincra ni les uns ni les autres, se disant « libéral et socialiste ».

Éternel casse-pieds inclassable. Il aura démontré la faillite économique soviétique en décryptant le trucage de ses statistiques. Favorable à l’indépendance de l’Algérie, il se mobilise en faveur des harkis au point de risquer l’internement administratif. Privé de la chaire d’économie de Polytechnique car trop dirigiste, « je n’ai jamais été invité à l’ENA, j’ai affronté des haines incroyables ! » Après son Nobel, il continue en dénonçant « la chienlit laisser-fairiste » du néolibéralisme triomphant. Seul moyen d’expression : ses chroniques touffues publiées dans le Figaro, où le protège Alain Peyrefitte. À la mort de ce dernier, en 1999, il est congédié comme un malpropre.

Il vient de publier une tribune alarmiste dénonçant une finance de « casino» : « L’économie mondiale tout entière repose aujourd’hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile, jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s’était constatée. Jamais, sans doute, il est devenu plus difficile d’y faire face, jamais, sans doute, une telle instabilité potentielle n’était apparue avec une telle menace d’un effondrement général. » Propos développés l’année suivante dans un petit ouvrage très lisible* qui annonce l’effondrement financier dix ans à l’avance. Ses recommandations en faveur d’un protectionnisme européen, reprises par Chevènement et Le Pen, lui valurent d’être assimilé au diable par les gazettes bien-pensantes. En 2005, lors de la campagne sur le référendum européen, le prix Nobel veut publier une tribune expliquant comment Bruxelles, reniant le marché commun en abandonnant la préférence communautaire, a brisé sa croissance économique et détruit ses emplois, livrant l’Europe au dépeçage industriel : elle est refusée partout, seule l’Humanité accepte de la publier…

Aujourd’hui, à 98 ans, le vieux savant pensait que sa clairvoyance serait au moins reconnue. Non, silence total, à la notable exception du bel hommage que lui a rendu Pierre-Antoine Delhommais dans le Monde. Les autres continuent de tourner en rond, enfermés dans leur « cercle de la raison » •

Éric Conan

* La Crise mondiale aujourd’hui, éditions Clément Juglar, 1999.

Source : Marianne, n°659, décembre 2009.

Maurice Allais

Extraits choisis

J’ai repris certains de ces extraits dans mon livre STOP ! Tirons les leçons de la Crise.

« Depuis deux décennies une nouvelle doctrine s’est peu à peu imposée, la doctrine du libre-échange mondialiste impliquant la disparition de tout obstacle aux libres mouvements des marchandises, des services et des capitaux. Suivant cette doctrine, la disparition de tous les obstacles à ces mouvements serait une condition à la fois nécessaire et suffisante d’une allocation optimale des ressources à l’échelle mondiale. Tous les pays et, dans chaque pays, tous les groupes sociaux verraient leur situation améliorée. Le marché, et le marché seul, était considéré comme pouvant conduire à un équilibre stable, d’autant plus efficace qu’il pouvait fonctionner à l’échelle mondiale. En toutes circonstances, il convenait de se soumettre à sa discipline. […]

Les partisans de cette doctrine, de ce nouvel intégrisme, étaient devenus aussi dogmatiques que les partisans du communisme avant son effondrement définitif avec la chute du Mur de Berlin en 1989. […]

Suivant une opinion actuellement dominante, le chômage, dans les économies occidentales, résulterait essentiellement de salaires réels trop élevés et de leur insuffisante flexibilité, du progrès technologique accéléré qui se constate dans les secteurs de l’information et des transports, et d’une politique monétaire jugée indûment restrictive.

En fait, ces affirmations n’ont cessé d’être infirmées aussi bien par l’analyse économique que par les données de l’observation. La réalité, c’est que la mondialisation est la cause majeure du chômage massif et des inégalités qui ne cessent de se développer dans la plupart des pays. Jamais, des erreurs théoriques n’auront eu autant de conséquences aussi perverses. […]

La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme », dénonciation absurde à chaque fois qu’elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d’être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j’ai par le passé nommé « des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années ». Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres.

Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorancede l’économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes : il en existe certains de néfastes, tandis que d’autres sont entièrement justifiés. Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n’est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C’est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d’avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c’est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l’Europe. Il suffit au lecteur de s’interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres – si ce n’est des écarts plus importants encore – pour constater que la concurrence n’est pas viable dans la grande majorité des cas.

Toute cette analyse montre que la libéralisation totale des mouvements de biens, de services et de capitaux à l’échelle mondiale, objectif affirmé de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à la suite du GATT, doit être considérée à la fois comme irréalisable, comme nuisible, et comme non souhaitable. […]

Plus concrètement, les règles à dégager sont d’une simplicité folle : du chômage résulte des délocalisations, elles-mêmes dues aux trop grandes différences de salaires… À partir de ce constat, ce qu’il faut entreprendre en devient tellement évident ! Il est indispensable de rétablir une légitime protection. […]

En fait, on ne saurait trop le répéter, la libéralisation totale des échanges et des mouvements de capitaux n’est possible et n’est souhaitable que dans le cadre d’ensembles régionaux, groupant des pays économiquement et politiquement associés, de développement économique et social comparable, tout en assurant un marché suffisamment large pour que la concurrence puisse s’y développer de façon efficace et bénéfique. […]

Chaque organisation régionale doit pouvoir mettre en place dans un cadre institutionnel, politique et éthique approprié une protection raisonnable vis-à-vis de l’extérieur. Cette protection doit avoir un double objectif :

– éviter les distorsions indues de concurrence et les effets pervers des perturbations extérieures;

– rendre impossibles des spécialisations indésirables et inutilement génératrices de déséquilibres et de chômage, tout à fait contraires à la réalisation d’une situation d’efficacité maximale à l’échelle mondiale, associée à une répartition internationale des revenus communément acceptable dans un cadre libéral et humaniste.

Dès que l’on transgresse ces principes, une mondialisation forcenée et anarchique devient un fléau destructeur, partout où elle se propage. […]

L’absence d’une telle protection apportera la destruction de toute l’activité de chaque pays ayant des revenus plus élevés, c’est-à-dire de toutes les industries de l’Europe de l’Ouest et celles des pays développés. Car il est évident qu’avec le point de vue doctrinaire du G20, toute l’industrie française finira par partir à l’extérieur. Il m’apparaît scandaleux que des entreprises ferment des sites rentables en France ou licencient, tandis qu’elles en ouvrent dans les zones à moindres coûts […]. Si aucune limite n’est posée, ce qui va arriver peut d’ores et déjà être annoncé aux Français : une augmentation de la destruction d’emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l’industrie, mais tout autant dans l’agriculture et les services. »

« En réalité, ceux qui, à Bruxelles et ailleurs, au nom des prétendues nécessités d’un prétendu progrès, au nom d’un libéralisme mal compris, et au nom de l’Europe, veulent ouvrir l’Union Européenne à tous les vents d’une économie mondialiste dépourvue de tout cadre institutionnel réellement approprié et dominée par la loi de la jungle, et la laisser désarmée sans aucune protection raisonnable ; ceux qui, par là même, sont d’ores et déjà personnellement et directement responsables d’innombrables misères et de la perte de leur emploi par des millions de chômeurs, ne sont en réalité que les défenseurs d’une idéologie abusivement simplificatrice et destructrice, les hérauts d’une gigantesque mystification. […]

Au nom d’un pseudo-libéralisme, et par la multiplication des déréglementations, s’est installée peu à peu une espèce de chienlit mondialiste laissez-fairiste. Mais c’est là oublier que l’économie de marché n’est qu’un instrument et qu’elle ne saurait être dissociée de son contexte institutionnel et politique et éthique. Il ne saurait être d’économie de marché efficace si elle ne prend pas place dans un cadre institutionnel et politique approprié, et une société libérale n’est pas et ne saurait être une société anarchique.

Cette domination se traduit par un incessant matraquage de l’opinion par certains médias financés par de puissants lobbies plus ou moins occultes. Il est pratiquement interdit de mettre en question la mondialisation des échanges comme cause du chômage.

Personne ne veut, ou ne peut, reconnaître cette évidence : si toutes les politiques mises en œuvre depuis trente ans ont échoué, c’est que l’on a constamment refusé de s’attaquer à la racine du mal, la libéralisation mondiale excessive des échanges. Les causes de nos difficultés sont très nombreuses et très complexes, mais une d’elles domine toutes les autres : la suppression progressive de la Préférence Communautaire à partir de 1974 par “l’Organisation de Bruxelles” à la suite de l’entrée de la Grande Bretagne dans l’Union Européenne en 1973.

La mondialisation de l’économie est certainement très profitable pour quelques groupes de privilégiés. Mais les intérêts de ces groupes ne sauraient s’identifier avec ceux de l’humanité tout entière. Une mondialisation précipitée et anarchique ne peut qu’engendrer partout instabilité, chômage, injustices, désordres, et misères de toutes sortes, et elle ne peut que se révéler finalement désavantageuse pour tous les peuples.»

« En réalité, l’économie mondialiste qu’on nous présente comme une panacée ne connaît qu’un seul critère, “l’argent”. Elle n’a qu’un seul culte, “l’argent”. Dépourvue de toute considération éthique, elle ne peut que se détruire elle-même.

Partout se manifeste une régression des valeurs morales, dont une expérience séculaire a montré l’inestimable et l’irremplaçable valeur. Le travail, le courage, l’honnêteté ne sont plus honorés. La réussite économique, fondée trop souvent sur des revenus indus, ne tend que trop à devenir le seul critère de la considération publique.

En engendrant des inégalités croissantes et la suprématie partout du culte de l’argent avec toutes ses implications, le développement d’une politique de libéralisation mondialiste anarchique a puissamment contribué à accélérer la désagrégation morale des sociétés occidentales. »

[Maurice Allais, extraits rédigés entre 1990 et 2009]


Maurice Allais« Cette doctrine [la « chienlit mondialiste laissez-fairiste »] a été littéralement imposée aux gouvernements américains successifs, puis au monde entier, par les multinationales américaines, et à leur suite par les multinationales dans toutes les parties du monde, qui en fait détiennent partout en raison de leur considérable pouvoir financier et par personnes interposées la plus grande partie du pouvoir politique. La mondialisation, on ne saurait trop le souligner, ne profite qu’aux multinationales. Elles en tirent d’énormes profits.

Cette évolution s’est accompagnée d’une multiplication de sociétés multinationales ayant chacune des centaines de filiales, échappant à tout contrôle, et elle ne dégénère que trop souvent dans le développement d’un capitalisme sauvage et malsain. […]

Cette ignorance [des ressorts véritables de la crise actuelle par les « experts » officiels] et surtout la volonté de la cacher grâce à certains médias dénotent un pourrissement du débat et de l’intelligence, par le fait d’intérêts particuliers souvent liés à l’argent. Des intérêts qui souhaitent que l’ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu’il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale. » [Maurice Allais, 1998 et 2009]

 

L’analyse de Maurice Allais sur la création monétaire

 « En fait, sans la création de monnaie et de pouvoir d’achat ex nihilo que permet le système du crédit, jamais les hausses extraordinaires des cours de bourse que l’on constate avant les grandes crises ne seraient possibles, car à toute dépense consacrée à l’achat d’actions, par exemple, correspondrait quelque part une diminution d’un montant équivalent de certaines dépenses, et tout aussitôt se développeraient des mécanismes régulateurs tendant à enrayer toute spéculation injustifiée.

Qu’il s’agisse de la spéculation sur les monnaies ou de la spéculation sur les actions, ou de la spéculation sur les produits dérivés, le monde est devenu un vaste casino où les tables de jeu sont réparties sur toutes les longitudes et toutes les latitudes. Le jeu et les enchères, auxquelles participent des millions de joueurs, ne s’arrêtent jamais. Aux cotations américaines se succèdent les cotations à Tokyo et à Hongkong, puis à Londres, Francfort et Paris.

Partout, la spéculation est favorisée par le crédit puisqu’on peut acheter sans payer et vendre sans détenir. On constate le plus souvent une dissociation entre les données de l’économie réelle et les cours nominaux déterminés par la spéculation.

Sur toutes les places, cette spéculation, frénétique et fébrile, est permise, alimentée et amplifiée par le crédit. Jamais dans le passé elle n’avait atteint une telle ampleur.

L’économie mondiale tout entière repose aujourd’hui sur de gigantesques pyramides de dettes, prenant appui les unes sur les autres dans un équilibre fragile. Jamais dans le passé une pareille accumulation de promesses de payer ne s’était constatée. Jamais sans doute il n’est devenu plus difficile d’y faire face. Jamais sans doute une telle instabilité potentielle n’était apparue avec une telle menace d’un effondrement général.

Toutes les difficultés rencontrées résultent de la méconnaissance d’un fait fondamental, c’est qu’aucun système décentralisé d’économie de marchés ne peut fonctionner correctement si la création incontrôlée ex-nihilo de nouveaux moyens de paiement permet d’échapper, au moins pour un temps, aux ajustements nécessaires. […]

Au centre de toutes les difficultés rencontrées, on trouve toujours, sous une forme ou une autre, le rôle néfaste joué par le système actuel du crédit et la spéculation massive qu’il permet. Tant qu’on ne réformera pas fondamentalement le cadre institutionnel dans lequel il joue, on rencontrera toujours, avec des modalités différentes suivant les circonstances, les mêmes difficultés majeures. Toutes les grandes crises du XIXe et du XXe siècle ont résulté du développement excessif des promesses de payer et de leur monétisation.

Particulièrement significative est l’absence totale de toute remise en cause du fondement même du système de crédit tel qu’il fonctionne actuellement, savoir la création de monnaie ex-nihilo par le système bancaire et la pratique généralisée de financements longs avec des fonds empruntés à court terme.

En fait, sans aucune exagération, le mécanisme actuel de la création de monnaie par le crédit est certainement le “cancer” qui ronge irrémédiablement les économies de marchés de propriété privée. […]

Que les bourses soient devenues de véritables casinos, où se jouent de gigantesques parties de poker, ne présenterait guère d’importance après tout, les uns gagnant ce que les autres perdent, si les fluctuations générales des cours n’engendraient pas, par leurs implications, de profondes vagues d’optimisme ou de pessimisme qui influent considérablement sur l’économie réelle. […] Le système actuel est fondamentalement anti-économique et défavorable à un fonctionnement correct des économies. Il ne peut être avantageux que pour de très petites minorités. »

[Maurice Allais, La Crise mondiale d’aujourd’hui. Pour de profondes réformes des institutions financières et monétaires, 1998]« Ce qui, pour l’essentiel, explique le développement de l’ère de prospérité générale, aux États-Unis et dans le monde, dans les années qui ont précédé le krach de 1929, c’est l’ignorance, une ignorance profonde de toutes les crises du XIXème siècle et de leur signification réelle. En fait, toutes les grandes crises des XIXème et XXème siècles ont résulté du développement excessif des promesses de payer et de leur monétisation. Partout et à toute époque, les mêmes causes génèrent les mêmes effets et ce qui doit arriver arrive. » [Maurice Allais]


« Ce livre est dédié aux innombrables victimes dans le monde entier de l’idéologie libre-échangiste mondialiste, idéologie aussi funeste qu’erronée, et à tous ceux que n’aveugle pas quelque passion partisane. » [Maurice Allais, prix Nobel d’économie en 1988, préface de La mondialisation : La destruction des emplois et de la croissance, l’évidence empirique, 1999]


Le libéralisme contre le laissez-fairisme

« Les premiers libéraux ont commis une erreur fondamentale en soutenant que le régime de laisser-faire constituait un état économique optimum. » [Maurice Allais, Traité d’économie pure, 1943]

« Le libéralisme ne saurait se réduire au laissez-faire économique ; c’est avant tout une doctrine politique, et le libéralisme économique n’est qu’un moyen permettant à cette politique de s’appliquer efficacement dans le domaine économique. Originellement, d’ailleurs, il n’y avait aucune contradiction entre les aspirations du socialisme et celles du libéralisme.

La confusion actuelle du libéralisme et du laissez-fairisme constitue un des plus grands dangers de notre temps. Une société libérale et humaniste ne saurait s’identifier à une société laxiste, laissez-fairiste, pervertie, manipulée, ou aveugle.

La confusion du socialisme et du collectivisme est tout aussi funeste.

En réalité, l’économie mondialiste qu’on nous présente comme une panacée ne connait qu’un critère, “l’argent”. Elle n’a qu’un seul culte, “l’argent”. Dépourvue de toute considération éthique, elle ne peut que se détruire elle-même.

Les perversions du socialisme ont entrainé l’effondrement des sociétés de l’Est. Mais les perversions laissez-fairistes d’un prétendu libéralisme mènent à l’effondrement des sociétés occidentales. » [Maurice Allais, Nouveaux combats pour l’Europe, 2002]

« Une proposition enseignée et admise sans discussion dans toutes les universités américaines et à leur suite dans toutes les universités du monde entier : “Le fonctionnement libre et spontané du marché conduit à une allocation optimale des ressources”.

C’est là le fondement de toute la doctrine libre-échangiste dont l’application aveugle et sans réserve à l’échelle mondiale n’a fait qu’engendrer partout désordres et misères de toutes sortes.

Or, cette proposition, admise sans discussion, est totalement erronée, et elle-ne fait que traduire une totale ignorance de la théorie économique chez tous ceux qui l’ont enseignée en la présentant comme une acquisition fondamentale et définitivement établie de la science économique.

Cette proposition repose essentiellement sur la confusion de deux concepts différents : le concept d’efficacité maximale de l’économie et le concept d’une répartition optimale des revenus.

En fait, il n’y a pas une situation d’efficacité maximale, mais une infinité de telles situations. La théorie économique permet de définir sans ambiguïté les conditions d’une efficacité maximale, c’est-à-dire d’une situation sur la frontière entre les situations possibles et les situations impossibles. Par contre et par elle-même, elle ne permet en aucune façon de définir parmi toutes les situations d’efficacité maximale celle qui doit être considérée comme préférable. Ce choix ne peut être effectué qu’en fonction de considérations éthiques et politiques relatives à la répartition des revenus et à l’organisation de la société.

De plus, il n’est même pas démontré qu’à partir d’une situation initiale donnée le fonctionnement libre des marchés puisse mener le monde à une situation d’efficacité maximale.
Jamais des erreurs théoriques n’auront eu autant de conséquences aussi perverses. » [Maurice Allais, Discours à l’UNESCO du 10 avril 1999]


La théorie contre les faits

« C’est toujours le phénomène concret qui décide si une théorie doit être acceptée ou repoussée. Il n’y a pas, et il ne peut y avoir d’autre critère de la vérité d’une théorie que son accord plus ou moins parfait avec les phénomènes observés. Trop d’experts n’ont que trop tendance à ne pas tenir compte des faits qui viennent contredire leurs convictions.

À chaque époque, les conceptions minoritaires n’ont cessées d’être combattues et rejetées par la puissance tyrannique des “vérités établies”. De tout temps, un fanatisme dogmatique et intolérant n’a cessé de s’opposer aux progrès de la science et à la révision des postulats correspondant aux théories admises et qui venaient les invalider. […] En fait, le consentement universel, et a fortiori celui de la majorité, ne peuvent jamais être considérés comme des critères de la vérité. En dernière analyse, la condition essentielle du progrès, c’est une soumission entière aux enseignements de l’expérience, seule source réelle de notre connaissance. […]

Tôt ou tard, les faits finissent par l’emporter sur les théories qui les nient. La science est en perpétuel devenir. Elle finit toujours par balayer les “vérités établies”.
Depuis les années 1970, un credo s’est peu à peu imposé : la mondialisation est inévitable et souhaitable ; elle seule peut nous apporter la prospérité et l’emploi.
Bien que très largement majoritaire, cette doctrine n’a cependant cessé d’être contredite par le développement d’un chômage persistant qu’aucune politique n’a pu réduire, faute d’un diagnostic correct.

N’en doutons pas, comme toutes les théories fausses du passé, cette doctrine finira par être balayée par les faits, car les faits sont têtus. » [Maurice Allais, Nouveaux combats pour l’Europe, 2002]

« Si utiles et si compétents que puissent être les experts, si élaborés que puissent être leurs modèles, tous ceux qui les consultent doivent rester extrêmement prudents. Tout organisme qui emploie une équipe pour l’établissement de modèles prévisionnels ou décisionnels serait sans doute avisé d’en employer une autre pour en faire la critique, et naturellement de recruter cette équipe parmi ceux qui ne partagent pas tout-à-fait les convictions de la première. » [Maurice Allais, Conférence du 23/10/1967, « L’Économique en tant que Science »]

« Si les taux de change ne correspondent pas à l’équilibre des balances commerciales, le libre-échange ne peut être que nuisible et fondamentalement désavantageux pour tous les pays participants. » [Maurice Allais, Combats pour l’Europe, 1994]


Une application erronée d’une théorie correcte : la théorie des coûts comparés.

« La justification de la politique de libre-échange mondialisé de l’OMC se fonde dans ses principes sur la théorie des coûts comparés présentée par Ricardo en 1817. [NDR : elle explique que, dans un contexte de libre-échange, chaque pays, s’il se spécialise dans la production pour laquelle il dispose de la productivité la plus forte ou la moins faible, comparativement à ses partenaires, accroîtra sa richesse nationale. Ricardo donne l’exemple de l’avantage comparatif du vin pour le Portugal, et des draps pour l’Angleterre]

Mais ce modèle repose sur une hypothèse essentielle, à savoir que la structure des coûts comparatifs reste invariable au cours du temps. En fait, il n’en est ainsi que dans le cas des ressources naturelles. […] Par contre, dans le domaine industriel, aucun avantage comparatif ne saurait être considéré comme permanent. Chaque pays aspire légitimement à rendre ses industries plus efficaces, et il est souhaitable qu’il puisse y réussir. Il résulte de là que la diminution ou la disparition de certaines activités dans un pays développé en raison des avantages comparatifs d’aujourd’hui pourront se révéler demain fondamentalement désavantageuses dès lors que ces avantages comparatifs disparaitront et qu’il faudra rétablir ces activités. Tel est le cas, par exemple aujourd’hui en France de la sidérurgie, du textile, de la construction navale. […]

Même lorsqu’il existe des avantages comparatifs de caractère permanent, il peut être tout à fait contre-indiqué de laisser s’établir les spécialisations qui seraient entrainées par une politique généralisée de libre-échange. Ainsi dans le cas de l’agriculture, le libre-échange n’aurait d’autre effet que de faire disparaitre presque totalement l’agriculture de l’Union européenne [ce qui serait] de nature à compromettre son indépendance en matière alimentaire. […]

Bien plus encore, la théorie simpliste et naïve du commerce international sur laquelle s’appuient les grands gourous du libre-échange mondialiste néglige complètement les coûts externes et les coûts de transition, et elle ne tient aucun compte des coûts psychologiques, très supérieurs aux coûts monétaires, subis par tous ceux que la libéralisation des échanges condamne au chômage et à la détresse. [Maurice Allais, prix Nobel d’économie en 1988, préface de La mondialisation : La destruction des emplois et de la croissance, l’évidence empirique, 1999]


« La concurrence est naturellement malfaisante. Elle devient bienfaisante lorsqu’elle s’exerce dans le cadre juridique qui la plie aux exigences de l’optimum du rendement social. » [Maurice Allais, 1943]

« Je suis convaincu qu’aucune société ne peut longtemps survivre si trop d’injustices sont tolérées. » [Maurice Allais, La lutte contre les inégalités, le projet d’un impôt sur les grosses fortunes et la réforme de la fiscalité, 1979]


« Notre société parait évoluer lentement, mais sûrement, vers une organisation de plus en plus rigide, vers certaines formes de corporatisme, comme celles qui les ont enserrées dans leurs carcans pendant tant de siècles, et que Turgot dénonçait à la veille de la Révolution française. Elle parait se diriger presque inéluctablement vers des systèmes antidémocratiques, tout simplement parce que l’incompréhension de la nature véritable d’un ordre libéral et l’ignorance rendent son fonctionnement impossible, parce que la démocratie, telle qu’elle parait entendue aujourd’hui, mène au désordre, et que des millions d’hommes, pénétrés d’idéologies irréalisables, ne pourront survivre que dans le cadre de régimes centralisés et autoritaires.

Nous visons des temps à de nombreux points semblables à ceux qui ont précédé ou accompagné la décadence de l’empire romain. […] Aujourd’hui comme alors, des féodalités ploutocratiques, politicocratiques et technocratiques s’emparent de l’État. […] Aujourd’hui comme alors, nous assistons indifférents et sans la comprendre, à une transformation profonde de la société qui, si elle se poursuit, entrainera inévitablement la fin de notre civilisation.

Le pessimisme que peut suggérer cette analyse ne conduit pas nécessairement à l’inaction : l’avenir dépend encore, pour une large part, de ce que nous ferons. Mais ceux qui sont réellement attachés à une société libre seront-ils assez lucides, seront-ils capables d’apercevoir les sources réelles de nos maux et les moyens d’y remédier, consentiront-ils à l’effort nécessaire, d’une ampleur tout à fait exceptionnelle, qui pourrait, peut-être, sauvegarder les conditions d’une société libre ?

Le passé ne nous offre que trop d’exemples de sociétés qui se sont effondrées pour n’avoir su ni concevoir, ni réaliser les conditions de leur survie. » [Maurice Allais, conclusion de L’impôt sur le capital et la réforme monétaire, 1977]

Maurice Allais 1943

Sa dernière interview

Extraits de la dernière interview de Maurice Allais, réalisée l’été 2010 par Lise Bourdeau-Lepage et Leïla Kebir pour Géographie, économie, société, 2010/2

L’origine de mon engagement est sans conteste la crise de 1929. […] Étant sorti major de ma promotion, j’ai pu faire en sorte qu’une bourse d’étude universitaire soit attribuée à plusieurs élèves pour que nous effectuions un voyage d’étude sur place, à l’été 1933. Le spectacle sur place était saisissant. On ne pourrait se l’imaginer aujourd’hui. La misère et la mendicité était présentes partout dans les rues, dans des proportions incroyables. Mais ce qui fut le plus étonnant était l’espèce de stupeur qui avait gagné les esprits, une sorte d’incompréhension face aux évènements qui touchait non seulement l’homme de la rue mais aussi les universitaires, car notre programme de voyage comprenait des rencontres dans de grandes universités : tous nos interlocuteurs semblaient incapables de formuler une réponse. Ma vocation est venue de ce besoin d’apporter une explication, pour éviter à l’avenir la répétition de tels évènements. […] Pour moi, ce qui compte avant tout dans l’économie et la société, c’est l’homme. […]

Beaucoup de gens se sont mépris sur mon compte. Je me revendique d’inspiration à la fois libérale et sociale. Mais de nombreux observateurs ne voient qu’un seul de ces aspects, selon ce qu’ils ont envie de regarder. Par ailleurs, j’ai constamment cherché à lutter contre les idéologies dominantes, et mes combats ont évolué en fonction de l’évolution parallèle de ces dogmes successifs. Ceci explique en grande partie les incompréhensions car on n’observe alors que des bribes incomplètes. […]

{Question : Vous soutenez par exemple, à propos de l’impôt, qu’il faudrait ne pas imposer le revenu du travail mais par contre taxer complètement l’héritage. Pouvez-vous expliquer cette position qui peut paraître très iconoclaste pour bon nombre d’économistes ?}

J’ai qualifié l’impôt sur le revenu de système anti-économique et anti-social, car il est assis sur le travail physique ou intellectuel, sur l’effort, sur le courage. Il est l’expression d’une forme d’iniquité. Baser la fiscalité sur les activités créatrices de richesse est un non sens, tandis que ce que j’ai nommé les revenus « non gagnés » sont pour leur part trop protégés : à savoir par exemple l’appropriation privée des rentes foncières, lorsque la valeur ou le revenu des terrains augmente sans que cette hausse ne résulte d’un quelconque mérite de son propriétaire, mais de décisions de la collectivité ou d’un accroissement de la population. […]

Je crains que l’économie et la société aient eu durant ces dernières décennies une tendance régulière à oublier le rôle central de la morale, qui est une forme de philosophie de la vie en collectivité. […]

J’ai depuis toujours, et surtout depuis plus de vingt ans, suggéré des modifications en profondeur des systèmes financiers et bancaires, ainsi que des règles du commerce international. Il faut réformer les banques, réformer le crédit, réformer le mode de création de la monnaie, réformer la bourse et son fonctionnement aberrant, réformer l’OMC et le FMI, car tout se tient. Leur organisation actuelle est directement à l’origine non
seulement de la crise, mais des précédentes, et des suivantes si l’ont n’agit pas. Mes propositions existent et il aurait suffi de s’y référer. Mais ce qui manque est la volonté. Les gouvernements n’écoutent que les conseillers qui sont trop proches des milieux financiers ou économiques en place. On ne cherche pas à s’adresser à des experts plus indépendants. […]

Les mathématiques ont pris au fil du temps une place excessive, particulièrement dans leurs applications financières. Il ne faut pas imaginer que ceci a toujours existé. […] Mais par la suite, des économistes ont détourné ces apports, qui sont devenus des instruments pour imposer une analyse, mais sans chercher à la confronter à la réalité. De même, l’utilisation de certains modèles a causé des torts importants à Wall Street. Je rappelle d’ailleurs avoir de longue date demandé une révision de ces comportements, et par exemple l’interdiction des programmes informatiques automatiques qui sont utilisés par les financiers pour spéculer en Bourse.

Liens

Un lien vers des extraits de sa vision sur “la mondialisation, le chômage et les impératifs de l’humanisme

Vous trouverez ici une synthèse de son excellent livre de 1998 La crise mondiale d’aujourd’hui, que je vous recommande particulièrement, pour comprendre la crise actuelle (épuisé, donc à voir d’occasion).

Vous trouverez ici une synthèse de son livre L’Europe en crise

Ici un lien vers son article de 2005 : Les effets destructeurs de la Mondialisation

Épilogue

Je signale enfin que la fille de Maurice Allais travaille actuellement (avec difficultés) à la création d’une fondation afin de perpétuer le savoir du grand Maurice Allais. Elle se bat aussi pour préserver sa très riche bibliothèque de plus de 12 000 livres…

Plus d’informations sur sa page Wikipedia et sur l’Association AIRAMA qui lui est consacrée.

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